DE QUELQUES TEXTES HIÉROGLYPHIQUES RELATIFS AUX ESPRITS POSSESSEURS

F. CHABAS

[Extracted from BARC, IIe Année, No. 6 (Juin 1856): 43-6.]


L'habile égyptologue, M. S. Birch (1), a fait connaître au monde savant un fait très-curieux dont le récit fait le sujet de l'inscription qui couvre la belle stèle donnée par M. Prisse d'Avennes à la Bibliothèque impériale (2). Il s'agit de l'envoi en Asie de l'une des formes du dieu Chons pour délivrer une jeune fille possédée par un esprit malin [A].

Voici les parties du texte qui relatent la maladie et sa miraculeuse guérison:

Ligne 8 du texte publié par M. Prisse:

«Le messager dit en présence du Roi: Je viens à toi, chef suprême, mon maître, à cause de Biuat-Rosch (3), la petite sœur de la reine Ra-Nefrou (4); un mal s'étend (5) dans ses membres.»

Le roi, après avoir consulté les docteurs de la science sacrée, envoie au pays de Bakhten le basilicogrammate Thothem-hewi, avec la mission d'examiner le cas. Le texte rend compte, en ces termes, du résultat de cet examen:

Ligne 12: «Il trouva Binat-Rosch dans la situation d'être sous des esprits; il trouva un ennemi qu'il lui fallait combattre.»

Le basilicogrammate ne se crut sans doute pas préparé pour cette lutte, car il revint en Egypte sans avoir opéré la guérison de la jeune fille et le chef de Bakhten dut bientôt recourir une seconde fois à l'assistance du pharaon, son gendre; il fait alors demander l'un des dieux de l'Egypte et le roi lui envoie, avec un cortège imposant, le dieu Chons-pe-iri-skher (Chons, qui accomplit les intentions, exauditor). Nous trouvons dans l'inscription les renseignements suivants sur le succès de cette nouvelle mission:

Ligne 18: «Ce dieu alla dans le lieu où était Binat-Rosch; il donna assistance (6) à la fille du chef de Bakhten dont l'amélioration fut subite(7).»

Alors cet esprit qui était en elle dit au dieu Chons: «Tu es venu en paix, ô grand dieu qui dissipes les fantômes, la ville de Bakhten est ta forteresse, ses habitants sont tes esclaves, moi-même, je suis ton esclave et j'irai au lieu d'où je suis venu, afin de te satisfaire dans l'objet de ton voyage.»

Cette confession soudaine de l'esprit possesseur rappelle celle des démons qu'approchait Jésus-Christ et qui proclamaient aussitôt sa divine origine (8). Mais devant le dieu égyptien l'esprit fait ses conditions; il impose une fête, et ce n'est qu'après l'accomplisse nient des cérémonies convenues qu'il quitte la jeune tille et s'en va où bon lui semble, bien différent en cela des démons qui imploraient la faveur de passer dans le corps des pourceaux (9).

Je ne crois pas qu'aucun autre texte, relatif à des esprits possesseurs, ail été signalé depuis la publication de M. Birch. Aussi ne m'a-t-il pas semblé tout à fait hors de propos d'appeler l'attention des égyptologues sur une inscription qui renferme des mentions se rapportant à cette croyance.

[p.44]

L'inscription dont il s'agit fait partie du recueil de Sharpe (10); elle a été rédigée pour un prêtre de Kheni, nommé Ounnefer, fils de la dame Tent-Amon; les qualifications ordinaires d'Osiris et de ma-touo, justifié, nous font connaitre que ce personnage était mort à l'époque de l'érection du monument.

Le texte consiste en une suite d'invocations adressées à certaines divinités ou génies portant des noms complexes; elles ont pour objet d'obtenir que le défunt soit préservé de toute attaque de la part des esprits maudits, des reptiles et autres animaux chargés d'accomplir les vengeances divines sur les corps des damnés; par malheur, la stèle est brisée à la partie supérieure, en sorte que des 36 lignes copiées par Sharpe, les onze dernières seulement sont sans lacunes. Dans cet état de l'inscription et aussi à raison de la nature mystique du texte, une analyse complète me paraît bien difficile, sinon impossible. Je ne me propose pas de l'entreprendre ici, mon but étant d'expliquer seulement un petit nombre de passages qui m'ont paru particulièrement remarquables.

Le premier de ces passages commence un paragraphe à la ligne 5 de la planche 11-12; je le lis ainsi:

«O brebis (11), enfant de brebis, agneau (12), fils de brebis, qui (13) têtes le lait de ta mère, la brebis, ne permets pas que soit mordu (14) le défunt par aucun serpent mâle ou femelle, par aucun scorpion, par aucun reptile; ne permets pas que l'un d'eux (15) [D] maîtrise ses membres; qu'il ne soit pas pénétré (16) par aucun mort ni par aucune morte! que l'ombre d'aucun esprit ne le hante! que la bouche du serpent Hem-kahou-ew n'ait pas de pouvoir sur lui.»

Je n'essayerai pas de hasarder la moindre conjecture sur l'animal mythologique auquel est adressée cette curieuse invocation. Je me contenterai d'insister sur la formule suivante:

[glyphs]
An ak-ew en mau neb mau-t neb au rir es ente kbou neb.

Qu'il ne soit pénètre par aucun mort, par aucune morte; qu'elle ne le haute pas, ... l'ombre d'aucun esprit.

L'Égyptien justifié quittait la nuit le tombeau et se levait comme le jour nouveau (17), en d'autres termes, il vivait encore après la mort (18); le coupable, au contraire, était frappé de la seconde mort (19); certaines prières du livre funéraire avaient pour objet d'épargner au défunt ce trépas définitif (20). Les réprouvés frappés de la seconde mort reçoivent dans les textes soit la simple dénomination de morts, comme dans le passage étudié, soit celle d'esprits morts (21). Assimilés aux ennemis d'Osiris, ils subissaient les tortures de l'enfer égyptien et leurs corps démembrés servaient de pâture aux monstres et aux divinités chargés de supplicier les coupables (22). Mais ils avaient eux-mêmes le pouvoir de nuire et remplissaient le rôle que nous attribuons aux démons. Nous les voyons ici investis de la faculté de s'introduire dans des corps qui ne leur appartiennent pas. On trouve dans le rituel (23) cette prière du défunt:

«Fermez-moi contre les morts qui font le mal contre moi! qu'ils no fassent pas de mal contre moi.»

L'adjuration étudiée s'adresse, non-seulement aux morts qui entrent dans les corps, mais encore aux ombres des esprits qui hantent.

Les ombres sont désignées par l'hiéroglyphe du flabellum [glyphs], [E]; il n'est nullement certain que le phonétique [glyphs], sre-t, qui nomme cet instrument, s'applique également au sens ombre, màne; il faut noter seulement que dans l'une et l'autre acception, le flabellum est du genre féminin. M. Brugsch a déjà proposé le sens ombre dans sa traduction du Shai en sinsinnou (24), et le doute n'est d'ailleurs pas possible, puis-qu'on trouve le symbole en question associé, dans des énumérations, aux hiéroglyphes bien connus qui nomment les âmes et les esprits. Le chapitre 62 du rituel a pour titre: «Chapitre d'ouvrir le monument de l'âme, l'ombre sort au jour.»

Dans la vignette le défunt est représenté ouvrant un petit édicule d'où s'échappe l'épervier à tête humaine qui représente l'âme.

On lit à la ligne 4-5: «N'arrêtez pas mon âme, ne retenez pas mon ombre [glyphs]; ouvrez la voie à mon âme, à mon ombre, à mon esprit.» Je citerai encore la phrase suivante empruntée à la ligne 7 du même chapitre:

[p.45]

«N'être pas arrêté par les gardiens des membres d'Osiris, qui gardent les âmes et ferment les ombres des morts.»

[glyphs] (25)

Il me reste à justifier le sens hanter que je donne au groupe [glyphs], rer, lel.

La valeur radicale de ce mot est tour, révolution. J'en trouve une preuve frappante dans ce passage du chapitre 146 du rituel où il est dit de la neuvième porte Sewkhet qu'elle a

[glyphs]
Perches 320 dans son pourtour.

De ce sens radical sont dérivées les valeurs faire le tour, entourer, circuler, et peut-être le copte [Copt.], vagari. En voici un exemple:

«Je circule [^] dans l'étendue des champs d'Anouro; le seigneur des siècles m'accorde de ne pas être limité (26).»

La signification entourer s'est développée dans les idées voisines: accueillir, frequenter et hanter. Du moins notre verbe [glyphs] désigne l'accueil empressé que les dieux font à l'élu admis dans leurs rangs (27). Quelles que soient du reste les nuances variées de signification que présente le mot [glyphs], on ne saurait douter que dans le texte étudié il ne désigne l'obsession des esprits possesseurs. Au surplus, les esprits qui hantent ne sont probablement introduits à la suite des morts qui pénètrent, que pour le parallélisme de la phrase égyptienne. C'est la même idée exprimée de deux manières différentes. Il faut noter cependant que les [glyphs] (les morts) étaient regardés toujours comme des êtres méchants et funestes; les noms d'ombres et d'esprits s'appliquaient au contraire le plus ordinairement dans un sens favorable ou comme dénominations générales pouvant recevoir des attributions bonnes ou mauvaises.

Je passerai rapidement sur les adjurations suivantes que je rencontre dans l'inscription:

Ligne 8: «O toi qui entres, n'entre dans aucun des membres du défunt.»

Ligne 13: «Ne permets pas que le hantent les influences (28) d'aucun serpent mâle et femelle, d'aucun scorpion, d'aucun reptile, d'aucun mort, d'aucune moite.»

Bien que ces invocations aient été formulées en faveur d'un défunt, je n'hésite pus à penser qu'elles reflètent très-exactement ce qui se passait en pareil cas pour les vivants. Les Égyptiens ne se représentaient pas la vie d'outre-tombe différente de la vie de ce monde. Leurs textes funéraires insistent minutieusement sur la similitude de ces deux existences et répètent à satiété que le défunt agit en tout comme s'il était sur la terre et se sert de tous ses membres selon les fonctions qui leur sont naturelles ici-bas. On trouve aux lignes 16-17 du chapitre 163 du rituel une mention dont la précision dépasse les bornes d'un langage bienséant (29).

Le conte si curieux, déchiffré par M. de Rougé, sur le papyrus hiératique de M. d'Orbiney, nous offre un remarquable exemple de la facilité avec laquelle les défunts étaient censés pouvoir se transporter partout, à leur gré, et se revêtir de formes diverses. Satou, mort à la suite de l'indiscrétion commise par sa femme, quitte la sphère céleste, ranime son propre corps et redevient tel qu'il avait été; ensuite, il s'échange en taureau sacré, puis en arbre; enfin, il pénètre dans le sein de sa propre épouse devenue reine et renaît comme fils du pharaon.

Il résulte de ces textes précis que les bons comme les mauvais esprits pouvaient, dans l'opinion des anciens Égyptiens, devenir des esprits possesseurs. Leurs manifestations avaient été sans doute étudiées avec soin et le grammate Thoth-em-hewi avait dû être choisi parmi les dépositaires de la science qui enseignait à reconnaître ces manifestations. Aussi, tandis qu'à Bakhten la maladie de la jeune fille était restée inconnue, puisque le messager se contente de dire qu'un mal a roidi ses membres, le grammate égyptien sut aisément reconnaître les symptômes de l'invasion d'un esprit telle que l'admettaient les croyances de son pays. Ces faits acceptés, il faut de toute nécessité admettre l'existence contemporaine de prières et de formules conjuratrices. Les invocations que je viens d'analyser nous en offrent certainement des exemples.

Au surplus, nous trouvons à la ligne 14 de notre texte la mention d'un véritable exorcisme.

«J'ai prononcé les paroles sur les herbes (30) placées dans tous les coins (31) de la maison. J'ai aspergé (32) la maison tout entière avec le suc de ces herbes pendant la nuit et pendant la lumière du monde.»

Vient ensuite; une phrase qui me semble pouvoir se traduire:

«Et quiconque est enseveli reste à sa place.» Bien qu'il puisse exister quelque doute sur l'interprétation de ce dernier membre de phrase, il n'en reste pas moins certain que nous trouvons ici l'antique formule d'une opération magique destinée à préserver une maison de l'invasion des mauvais esprits ou des revenants.

[G] Plus loin, à la ligne 10, le texte nous offre une adjuration tendant au même but:

[p.46]

«Écoulez-vous! tout serpent mâle et femelle, tout scorpion, tout reptile, n'entrez pas dans cette maison qui est celle du défunt.»

Le monument contient plusieurs autres formules du même genre dont le déchiffrement est possible. Celles que j'ai analysées suffisent au but que je me suis proposé. Ce sujet est à peine effleuré, il pourra être repris avec fruit par d'autres égyptologues mieux placés que moi pour l'étude des richesses archéologiques rassemblées dans les collections publiques. Telles qu'elles sont les planches de Sharpe ne me fournissent pas les moyens d'apprécier avec quelque certitude l'antiquité de l'inscription du prophète Ounnefer. L'orthographe m'empêcherait de songer à une époque très-basse, s'il n'était pas possible que l'inscription ne fût que la reproduction d'un texte antique perpétué d'âge en âge, comme le rituel , par exemple. L'examen de la gravure des hiéroglyphes jetterait probablement quelque lumière sur la question. Quoi qu'il en soit, il me paraît vraisemblable que les opérations magiques, reprochées à quelques-unes des sectes du gnosticisme, avaient des racines profondes dans la science antique de l'Egypte. Il est extrêmement intéressant de rechercher, dans les textes originaux, les débris de cette science vénérable. C'est là une tâche vaste et belle à laquelle les égyptologues ne failliront pas.

F. CHABAS.
Chalon-sur-Saône, Juin 1856.


FOOTNOTES

1 Transact. of the Roy. soc. of liter., vol. IV, new séries.

2 L'inscription a été publiée par M. Prisse, Choix de monuments, pl. 24.

3 M. Birch a reconnu l'origine sémitique de ce nom, qui me semble reproduire les deux mots hébreux [Heb.], Binat Rosch, filla Coptitis, la fille du chef.

4 Le roi, l'un des Ramsès de la XXer dynastie, avait épousé la fille aînée du chef de Bakhten.

5 [glyphs] abekh, dresser, étendre, s'étendre. Cf. Todtb., XV, lig. 40;

[glyphs]
S-abekh - ton kahou-ew ha-ek
Ses deux bras sont etendus sur toi.

M. Birch a déjà cite le passage relatif aux pyramidions de l'obélisque de Karnak: «J'ai commandé qu'on lui fit deux obélisques d'or (dorés) dont les pyramidions se dressent (abukhou) en haut.» Prisse, Mon., pl. XVIII, lig. 7, ouest.

6

[glyphs]
iri-en-ew en se-t en pe neb
Il fit assistance à la fille da chef.

est un hiéroglyphe très-embarrassant; on a cru qu'il signifiait auprès, à côté, mais j'ai toujours pensé qu'il emportait une idée de garde, protection, assistance. Les formules des canopes et des sarcophages; Je viens pour être, [glyphs], doivent, selon moi, se traduire: Je viens pour être ta garde, et non: Pour être à côte' de toi. On trouve, Lepsius, Denkm., abth. 3, bl. 35, ces paroles, que la déesse Hathor adresse à Thothmès:

[glyphs]
Mes liras sont sur toi, en garde de ta vie.

Ici la valeur à côte est tout à fait inadmissible. On voit d'ailleurs sur certains papyrus mystiques une espèce d'enceinte arrondie par le haut et remplie de têtes coupées, auprès de laquelle se tient une déesse armée d'un glaive. La légende [glyphs], qui accompagne cette scène, me semble devoir être lue sans hésitation; Faire la garde.

7 Litt.: Son bien (se fit) tout a coup. L'expression [glyphs] paraît susceptible du sens subitement, tout de suite, extempto.

8 Saint Matthieu, ch. VIII, v. 29. Saint Marc, 1, 24; III, 11, 12.

9 Saint Matthieu, VIII, 31.

10 Sharpe, Eg. insc, Ist séries, pl. 9 ii 12.

11[glyphs], sou; ne pout être que le copte [Copt.], ovis.

12 [glyphs] hes, nécessairement, l'agneau, le petit de la brebis [B]. Je ne vois pas Je correspondant copte. Les chèvres qui piétinent dans une scène d'agriculture (Lepsius, Denkm., abth. 2, bl. 51) portent le même nom; sans doute chevreaux, agneau, de chèvres. M. de Rougé (Note sur les noms égypt. des planètes, p. 19) traduit hesu par veau dans le titre du chapitre CIX du rituel. La figure de l'animal, dans la vignette du Todtenbuch, permet l'hésitation. Si le sens veau est justifié par des variantes, il faudrait en conclure que le mot hes servait à nommer tous les jeunes animaux domestiques, les fils du troupeau; selon l'expression hébraïque.

13 Les mots soulignés correspondant à une lacune dans le texte, j'ai restitué ici la formule plusieurs fois répétée: [glyphs], Ne fais pas que. ...

14 [glyphs] peschou, Le copte [Copt.], mordere, dérive peut-être du thème antique psh. Quoi qu'il eu soit, le sens mordre, piquer comme un reptile, me semble bien établi. Le chapitre XXXIV du rituel a pour titre: Chapitre de ne pas laisser être mordu l'homme par l'animal nommé ham-ha (sans doute un reptile). De même le chapitre suivant est celui de ne pas laisser dévorer l'homme par les reptiles. Il y a dans notre texte une difficulté de syntaxe a raison de la marque plurielle dont est affecté le mot peschou. Il laut lire probablement: Ne laisse pas faire de morsures au défunt par, etc. [C].

15 Encore une lacune. Je crois reconnaître les débris de [glyphs], oua, un.

16 I.itt.: Entre. La marque du passif manque ici, mais cette suppression est fréquente dans les hiéroglyphes.

17 Je crois que c'est dans ce sens qu'il faut traduire l'expression [glyphs].

18 Voyez le titre du chapitre II du rituel.

19 Saint Jean (Apocalypse, ch. II, 11) se sert d'une expression semblable.

20 Voyez le chapitre XLIV, 135, 137, etc., du rituel.

21 Voyez Todtb., 149-14.

22 Todtb., 149-14 et 125-2.

23 Todtb., 92-6.

24 Brugsch, Liber Métempsychosis, p. 22, lig. 6.

25 Le signe de réduplication [glyphs] dans le groupe [glyphs], semble rappeler la double mort dont ces esprits ont été frappés.

26 Todtb., 62, lig. 3.

27 Todtb., ch. CXLVIII, lig. 5: «Ces dieux l'entourent (l'accueillent, lui font société, cortège), ils le distinguent; il lui est donné d'être comme l'un d'eux.»

28 [glyphs], skhaou. Le radical skha signifie prescrire, ordonner, inspirer. Suivi de l'adjectif nefer, bon, il rend l'idée l'influence favorable, de bonne inspiration. C'est ainsi que je l'ai traduit dans l'inscription de Radesich. (Voyez Chabas, Une inscription de Seti Ier, p. 29, 5 alinéa.)

29 Est ille comedens bibens et exonérans, ventrent tonquam si esset in terra. L'égyptien s'explique encore plus crûment.

30 [glyphs]. Le signe des végétaux est construit avec le vase renversé qu'on trouve dans le nom du prophète et dans le titre qui correspond à l'expression Sa Majesté. Il s'agit sans doute de certaines herbes consacrées pour les exorcismes.

31 [glyphs], kahou. Ce mot, déterminé par l'indice des lieux, signifie coin, recoin, angle. C'est le copte [Copt.].

32, [glyphs] ntash. Je ne connais pas d'autre exemple de ce groupes dont le sens me semble suffisamment établi par le contexte. Au surplus, le copte [Copt.] aspergere, rappelle un peu le thème antique. Ce serait, toutefois, une exception il la loi d'adoucissement reconnue par M. de Rouge (Insr. d'Ahmès, p. 15). Chez les Hébreux la maison infectée était aspergée sept fois avec l'hysope et le bois de cèdre trempé dans le sang d'un oiseau mélangé à de l'eau vive (Lévit., XIV, 51) [F].


NOTES

[A] M. Chabas, en m'envoyant ce travail, dont les lecteurs du Bulletin apprécieront facilement l'intérêt, mais dont les égyptologues seuls pourront comprendre le mérite, m'a prié d'y joindre quelques notes: il ne connaissait pas la traduction de la stèle relative à l'exorcisme de la princesse de Bachtan que j'ai publiée lors de l'exposition universelle. Cette traduction fut alors tirée, avec le texte égyptien, à un très-petit nombre d'exemplaires pour l'exposition de l'imprimerie impériale. Ce travail va bientôt reparaître dans le Journal asiatique avec un commentaire accompagnant la traduction interlinéaire. M. Chabas se trouve d'accord avec moi dans presque toutes les interprétations que j'ai données, même quand j'ai cru devoir m'écarter du sens proposé par M. Birch. Je ne diffère avec M. Chabas que sur quelques points de détail qui n'ont pas trait au sujet sur lequel il écrit aujourd'hui et sa traduction peut être regardée connue incontestable dans son ensemble.

[B] Hes signifie certainement veau, puisque ce mot est écrit auprès des quatre veaux sacrés dans les tableaux des temples; mais il n'y a aucune difficulté à l'appliquer aux petits d'autres quadrupèdes.

[C] Pesahou s'employait aussi pour la piqûre du scorpion.

[D] Le mot à demi brisé est reconnaissable à ses traces; il y avait [glyphs], qui se retrouve à la ligne 16 et qui, dans les textes de ce genre, désigne le venin du reptile, et métaphoriquement la corruption et l'aiguillon de la mort. Je proposerais donc à M. Chabas de traduire ce membre de phrase par: ne permets pas que le venin s'empare de ses membres.

[E] [glyphs], que M. Chabas interprète avec toute raison par ombre, a, en pareil cas, pour phonétique [glyphs] Chaibi-t, le copte [Copt.], umbra. (Todtenbuch, ch. 125, 17, variante des rituels du Louvre). Rer est bien circuler, la preuve se trouverait dans la variante usuelle [glyphs] caractère principal est un anneau.

[F] Je crois qu'il faut séparer ce groupe en deux mots et lire en tascha; ce membre de phrase serait alors em kahmi nev en pa ma en teschapa er-t'er-w; dans tous les côtés de la maison et dans le voisinage de la maison entière. (Tescha est le copte [Copt.], vicinus). Pa est la nouvelle lecture proposée et, suivant moi, très-bien prouvée par M. Brugsch pour la figure [glyphs].

[G] Cette formule fait partie d'un nouveau chapitre intitulé: Autre chapitre qu'on doit dire bouche à bouche et dent à dent, etc.

Je suis convaincu, comme M. Chabas, que ces curieuses formules avaient un double but; c'étaient des talismans pendant la vie; mais, dans l'origine, elles étaient destinées à assurer l'immortalité à l'âme et au corps de l'Égyptien. Les figures sous lesquelles la mort est conjurée sont très-nombreuses, et le venin des reptiles est une des plus employées. Isis, comme la déesse de la résurrection, est l'ennemie naturelle de la mort; c'est elle dont les paroles magiques l'avaient conjurée chez Osiris. C'est une forme très-curieuse de l'antique symbolisme de l'hostilité entre la femme et le serpent. Le soleil, grand auteur de la vie de la nature, est ordinairement invoqué contre le venin de la mort; parmi les allégories auxquelles cette doctrine a donné lieu, je citerai comme très-analogue au texte signalé par M. Chabas une invocation gravée sur une magnifique stèle appartenant au prince de Metternich: elle est du règne de Nectanébo. L'âme, dans les angoisses de la mort, s'adresse au soleil sous l'emblème d'une chatte, la favorite de cet astre. Ce texte curieux, dont je compte publier la traduction, commence ainsi: «Chapitre de l'invocation de la chatte soleil! viens à ta fille; un scorpion l'a piquée dans sa route. Qu'un de ses cris parvienne jusqu'au ciel, qu'il soit entendu dans tes chemin! Le venin a pénétré dans ses membres, il circule dans toutes ses chairs; elle a sucé sa plaie (?) mais le venin est en elle. Viens dans ta puissance et ta colère (?) qu'il disparaisse devant toi, car il est entré dans tous les membres de cette chatte Ma fille, ma gloire! me voici sur toi; je vais détruire le venin qui est dans la substance de cette chatte. Chatte, ta tête est la tête du soleil dieu des deux mondes.» Le dieu continue d'identifier ainsi les parties de la chatte avec des membres divins que le venin de la mort ne peut atteindre. C'est ainsi qu'il lui assure l'immortalité par la vie divine en détruisant l'aiguillon de la mort.

Vicomte E. de Rougé.