LE CHAM ET L'ADAM EGYPTIENS

Par E. Lefebure.
Read 2nd March, 1886.

[Extracted from Transactions of Society of Biblical Archaeology, vol. 9, (1893), pp. 167-81]

I.

Le dixième chapitre de la Genèse a été si sou vent étudie, qu'on hésite a revenir sur les questions ethnographiques qu'il soulève. Néanmoins, le sujet n'est pas épuise, et l'Egyptologie contribuera peut-être, pour sa part, a montrer dans quelle mesure les grands ancêtres désignes par ce chapitre étaient connus des races dont l'origine leur est attributs. La question, a vrai dire, n'existe que pour Cham et Japhet, Sem appartenant aux propres traditions du peuple a qui l'on doit la Genèse.

En ce qui concerne Japhet, il est bien vraisemblable que ce personnage correspond au Iapet des traditions grecques, mentionne comme un Titan par Homere, et par Hesiode comme un Titan époux d'Asie, de qui il eut Prométhée,1 l'auteur2 et le protecteur3 de l'humanité, audax Iapeti genus. On a reconnu depuis longtemps que le rôle ethnographique du vieux Titan remonte aux premiers temps de la Grèce,4 de sorte que le renseignement qui le concerne dans la Genèse semble presqu'entièrement confirme des maintenant.

Mais l'identification de Cham est plus obscure, et on n'a encore rien propose de satisfaisant sur ce point: sera-t-il possible de l'éclaircir a l'aide des documents hiéroglyphiques?

Les Egyptiens avaient une division des races analogue a celle de la Genèse, avec cette seule différence qu'ils dédoublaient les Chamites. Dans cette classification, qu'on rencontre pour la première fuis a la XVIIIe Dynastie,5 mais qui peut être bien plus ancienne, les Am-u correspondent aux fils de Sem, les Temeh-u aux fils de Japhet, et les Egyptiens [p.168] avec les Negres aux file de Cham. Ce n'est pas que les Egyptiens aient admis qu'ils descendaient de Cham; au contraire. ils attribuaient cette filiation aux Negres seuls, et ils pensaient eux former une race a part, celles des hommes par excellence, les ret-u, illusion commune a bien des peuples.

D'après le texte qui accompagne leur tableau des races dans un livre consacre a la description de l'enfer, les habitants de l'Egypte et du désert égyptien étaient une larme de l'œil d'Horus. c'est-a-dire, une émanation de la lumière. Le texte, discours adresse par Horus aux âmes qu'il conduit a la psychostasie, est ainsi conçu, avec un jeu de mots sur chaque nom de race, comme l'a montre M. Lieblein:6

"Horus dit a ces troupeaux de Eta, qui sont dans l'enfer de l'Egypte et du désert:

"Honneur a vous. troupeaux de Ra. qui êtes dans l'enfer de l'Egypte et du désert! Souffles a vos narines, et arrachement a vos bandelettes! Vous êtes le pleur (remit) de mon ciel, sous votre nom d'hommes (ret-u).

"Vous êtes grands (aa [glyphs]) parce que je vous ai crées sous votre nom d'Aam-u. Sekhet les a crées: c'est elle qui protège leurs âmes.

"Vous, je me suis masturbe (nenehu)7 pour vous, et je me suis soulage par une multitude sortie de moi sous votre nom de Nehes-u. Horus les a crées: c'est lui qui protège leurs âmes.

"J'ai cherche (heh) mon ciel,8 et je vous ai crées sous votre nom de Temeh-u. Sekhet les a crées: c'est elle qui protège leurs âmes."9

Sekh-t et l'œil étant des formes bien countries de la lumière (l'œil d'Horus, c'est Sekhet10), il s'en suit que la création des Egyptiens par l'œil et des Am-u comme des Tameh-u par Sekhet, n'est pas autre chose que leur création [p.169] par la lumière, et qu'une même origine est ainsi attributs aux Egyptiens, aux Am-u et aux Temeh-n.

Mais les Negres avaient une provenance spéciale; je me suis masturbe pour vous, leur dit Horus, et je me suis soulage par une foule de Negres sortis de moi, [glyphs].

Ici Horus design e clairement son rôle de Khem-Horus, dont l'acte obscène, mal décrit par Plutarque,11 est souvent représentés dans les bas-reliefs des temples, par exemple a Ibsamboul et a Karnak.12 Les Negres seuls étaient donnes d'Horus-Khem, l'âne des formes d'un type divin assimile tantôt a Horus, tantôt a Ammon, et souvent aussi appelé Khem tout court.

Le dieu Khem, momie manchote qui ressuscite en agitant le fouet de la lumière ou de la puissance, Khu, présidait a la fois a la lime et a la végétation, comme le montre la grande fête de son taureau blanc, décrite au Ramesseum et a Medinet-abou sous Ramses II et Ramses III. La fête était célébrée a l'apparition de la lune, d'âpres M. de Rouge,13 ou d'âpres M. Brugsch le 26 du mois lunaire,14 et consistait surtout dans l'offrande a l'animal sacre d'une gerbe coupée par le roi au moyen d'une faucille en fer noir incruste d'or.15

Le rôle lunaire de Khem est rappelé dans le Rituel de l'Embaumement16 et dans Suidas,17 et son rôle atmosphérique dans le livre d'Hérodote, d'âpres lequel les apparitions du dieu annonçaient la prospérité.18 Les deux rôles sont résumes dans le titre de prince des rosées donne a Khem, car la lune a toujours passe dans l'antiquité pour produire les rosées, qui fécondent les plantes.

Khem était donne, comme Osiris, Apis, Bacchus, etc., une [p.170] de ces divinités complexes qui symbolisent la résurrection sous ses différentes formes, depuis les phases de la lune jusqu'a celles de la végétation. Bien qu'il fut le dieu local de Coptos et de Panopolis, il recevait aussi un culte dans les principales sanctuaires du pars, comme on vient de le voir, mais était-il néanmoins d'origine égyptienne?

C'est la une question a laquelle les Egyptiens répondaient par la négative, car ils disaient Khem venu des pays étrangers,19 et plus précisément de Neter-ta, ou de Punt,20 les bords de la Mer rouge. La croyance égyptienne a ce sujet se perpétuait dans un rite significatif. celui d'âpres lequel un Negre de Punt était charge de réciter des hymnes a la fête du taureau de Khem, et ce n'était pas la une particularité locale: le même prêtre se retrouve ailleurs qua Thebes.

Ainsi. Les Negres passaient pour les fils et les adorateurs de Khem, dieu l'apparence étrangère, dans le sacerdoce du quel figurait en Egypte un prêtre noir du même pays que le dieu.

Ce Khem a la fois égyptien et couchiste ne serait-il pas le Cham biblique? La forme du nom est la même des deux cotes; les lettres du mot הם correspondent exactement aux lettres du mot[glyphs], prononce par les Grecs Khemmis, pour le nom de ville [glyphs]21 ce qui montre, par parenthèse. qu'il ne faut pas chercher le nom de Cham dans celui de l'Egypte, Kem-t (la noire), mot dont l'articulation initiale [glyph] s'éloigne sensiblement de Inspiration gutturale du ה.

De plus, la racine a laquelle on rattache le nom de Cham, c'est-a-dire, המם, incaluit, caluit cupidine, libidine, etc., d'ou le mot הם, calor, œstus, a aussi un correspondant égyptien: c'est le mot [glyphs], jeu, forme adoucie [glyphs], chaleur, avoir chaud,22 d'ou sans doute [glyphs], le Khamsin, et [glyphs], le temps de la chaleur; l'été, la moisson.

[p.171]

Il est fort possible que le parallélisme entre Khem et Cham se continue dans le sens de leurs noms, et que le Khem d'Egypte soit le dieu de la chaleur, puisqu'il était celui de la fertilité. Au temps d'Hérodote. deux des colosses du temple de Ptah étaient passes a l'état d'idoles, a peu prés comme aujourd'hui les statues de Memnon que les Arabes nomment l'une Tama, l'autre Chama, ou, dune manière générale, Sanamat, les idoles; a Memphis, "les Egyptiens," dit Hérodote, "appellent Eté celle qui est placée au nord, Hiver, celle du midi; ils adorent la statue de l'Eté, et lui rendent des honneurs; ils font le contraire a l'autre."23 Le culte d'un dieu de l'Eté n'aurait donne rien eu que de vraisemblable: c'est en effet a la néoménie du ler mois de Fête qu'on célébrait la grande fête du taureau et de la moisson, en l'honneur de Khem.24

On peut ajouter que la racine égyptienne avait du passer, comme la racine hébraïque, du sens littéral au sens métaphorique, et de l'idée de chaleur a celle de luxure; du moins, le nom du phallus avait été, a une époque très reculée, Khem, puisque cette valeur Khem est restée au phallus employé comme syllabique25; aux temps pharaoniques, un des noms du phallus était encore She, [glyphs], ce qui semble bien une forme de Khem, avec chute de la finale m (cf. she et shem, [glyphs], "marcher").

En égyptien comme en hébreu, il y avait donc une racine identique désignant la chaleur au physique, et au moral la luxure ou quelque chose d'approchant; on rattache a cette racine le nom de Cham, qui fut le père des méridionaux et le censeur licencieux de son père, et il se peut bien qu'il faille y rattacher le nom de Khem, qui fut le dieu des moissons et le créateur obscène des Negres.

Quoiqu'il en soit, il reste certain que, si les enfants de Cham sont Cousch, Misraim, Put, et Chanaan, les enfants de Khem, adore par Misraim, sont au moins les Negres en [p.172] général, et en particulier les habitants noirs de Punt; en d'autres termes, les fils de Cousch et de Put, si Put doit être assimile a Punt, suivant l'hypothèse extrêmement vraisemblable de M. de Rouge.26

Le pays de Punt ou Neter-ta, avait d'ailleurs des limites fort élastiques; d'accord avec un texte historique du temps de Ramses III,27 qui les place an nord, un texte religieux du tombeau de Ramses VI les fait remonter jusqu'a la Méditerranée; il y est dit des Esprits du Nord: Shepu-baba est leur nom. Aumar, le lieu dont c'est le nom dans Neter-ta du Nord, c'est leur patrie; Keft-herau (aussi). Ils naissent au viles d'en haut dans la Méditerranée: c'est leur contrée du nord. C'est leur pays, l'horizon du nord.28

Qu'il faille voir ou non dans Aumar le pays Chananeen des Amorrheens, ordinairement appelé Amar [glyphs]29 ou [glyphs]30 dans Keft-herau le pays des Caphthorim, les Phéniciens,31 il est clair que le Neter-ta ou Punt touche ici a, la Méditerranée, et englobe le pays de Chanaan.

Ainsi Punt, le pays de Khem, comprenait en définitive presque toute l'aire géographique des Chamites, c'est-a-dire, Put, Chanaan et Cousch: seuls, les Egyptiens se mettaient en dehors, et n'acceptaient aucune parente avec la race que la Genèse représente comme mandite par Noe dans la personne de Chanaan. Ils avaient assureraient pour cette race le même mépris que les Hébreux, car ils lui donnaient une origine inferieure a celle des autres races, qui naissaient de la lumière céleste; ils faisaient d'elle le produit obscène d'un dieu nocturne (noir comme le mystère32), allusion probable a la couleur noire comme a la licence grossière des Negres. C'étaient les fils de la Nuit opposes aux fils du Jour.

Une telle opinion du Negre ne prouverait nullement que le fond de la race égyptienne ne fut pas Chamitique. Certains [p.173] caractères extérieurs, comme les cheveux crépus, le teint fonce, et les grosses lèvres, déjà remarques par les Grecs,33 ainsi que certain es particularités anatomiques, indiquent au contraire qu'il faudrait voir dans l'Egyptien, non un blanc pur, mais le produit du mélange d'une race blanche et d'une race noire.

L'adoration par les Egyptiens d'un dieu des noirs vient a l'appui de cette considération. Il est vraisemblable que, des les époques les plus reculées, une aristocratie blanche asservit aux bords du Nil une population noire (sans doute des Anti),34 parente des ces negres Anti de Nubie, a la langue desquels le Livre des Morts emprunte quelques formules.35 La fusion des vaincus et des vainqueurs aura produit le type égyptien, et l'orgueil des conquérants aura maintenu dans les classes supérieures, malgré ce mélange, la tradition d'une origine noble, opposée a la basse origine des noirs.

D'ou vinrent les conquérants, si conquérants il y eut? Le renseignement le plus précieux que l'on possède sur ce point consiste dans le fait, admis par tous les égyptologues, que la grammaire et le dictionnaire égyptiens sont en partie sémitiques. S'il fallait tirer de la une conclusion, on serait tente d'admettre une invasion en quelque sorte préhistorique de l'Egypte par ses voisins sémitiques, invasion plus importante que celle des Pasteurs sous le moyen empire, et presque aussi importante que celle des Arabes sous les premiers successeurs de Mahomet.

Cette conjecture peut paraitre hasardée, comme plusieurs de celles qui précédent, car le sujet n'est pas de ceux qui comportent actuellement une solution définitive; mais il ressort bien, toutefois, de l'ensemble des documents étudies, que les Egyptiens comme les Hébreux faisaient des Couchistes les fils d'un personnage nomine Khem par les uns et Cham par les autres. Il n'est pas besoin d'une grande hardiesse pour identifier ce Khem et ce Cham, assimilation qui donne a celle du Japhet hébraïque et du Japet grec ce quelle en reçoit, c'est-a-dire une valeur plus grande.

[p.174]

II.

Les Egyptiens avaient donne une tradition analogue a celle des Hébreux but l'origine de la race Couchiste, de même qu'ils avaient en commun avec les Hébreux, non seulement des mots et des formes grammaticales, mais encore des sentiments et des rites religieux, comme l'horreur du pourceau et la pratique de la circoncision.

Ceci admis, on peut partir de la pour rechercher si une nouvelle coïncidence ne se présenterait pas, dans les croyances des deux peuples, au sujet de l'ancêtre non plus d'une race mais de toutes les races, c'est-a-dire au sujet du premier homme.

Le dieu heliopolitain Atum, ou Tum, dont le rôle habitue! était de représenter le soleil couchant dans la Trinite solaire, le vieux Tum,36 toujours figure avec la tète humaine, par une sorte d'exception, était considère particulièrement comme le père des bommes. Le célèbre début du ch. 17 au Livre des Morts, roule sur cette attribution: Voici ce que dit l'homme,37 ou le seigneur Tum,38 ou le seigneur des hommes39 (suivant les textes): Je suis Tum, qui existais seud dans le Nun (1. 1); et: Je viens de la terre, je viens de ma patrie. Qu'est-ce? C'est horizon de mon père Tum (1. 14); et: Je connais la tète du bassin (cf. le latin caput, "source") de Ma-ti. C'est Abydos, ou: c'est le chemin par lequel passe mon père Tum quand il se dirige vers la campagne d'Aalu pour arriver a la terre de l'horizon (1. 19, 20). (Le bassin de justice, produit par la justice des hommes pieux, remplaçait pour eux les libations funéraires, et on en supposait la tète a Abydos, sorte de commencement de l'enfer, parce que la chaine libyque s'ouvre la comme une porte de sortie a l'Occident, vers l'Oasis appelée aujourd'hui El Khargeh, c'est-à-dire "de la sortie").

Le défunt prend donne le rôle de son père Tum, appelé parfois aussi le père Tum,40 pour s'en aller vers l'Occident.

Or, un des noms de l'homme était Tum, en Copte tje, et c'est ce nom qu'on employait quand on rattachait l'homme, [p.175] comme fils, an dieu Tum ou Atum, et quand il s'agissait, dans les légendes, des hommes montes au ciel dans les parages du soleil41 et de la lune.42

Ya-t-il la un jeu de mots amène par une coïncidence fortuite? On pourrait le croire, et chercher ailleurs l'étymologie du nom d'Atum, avec M. M. de Rouge,43 Brugsch,44 etc., si les croyances relatives aux ancêtres de l'humanité, chez beaucoup de races, ne suggéraient invinciblement l'opinion qu'il n'y a la ni jeu de mots, ni coïncidence fortuite.

Ces peuples admettent généralement un premier homme divinise,45 qui se confond d'ordinaire a sa mort avec le soleil disparaissant a l'Occident. Tylor, dans sa "Civilisation Primitive," cite plusieurs exemples du fait.46 Le premier homme est parfois appelé le vieux,47 ou le grand père;48 il est aussi appelé l'homme par excellence, et c'est ainsi qu'on explique, quant aux traditions indo-européennes, le rôle du Manou indien, du Manes lydien,49 et du Mannus germain,50 sans parler du Minos grec, législateur des hommes et juge des morts; en vertu du même principe, les différents peuples grecs se pour ancêtre un héros éponyme. "L'Adam polynésien," dit donnaient chacun Tylor, "s'appelait Taati, c'est-a-dire, homme, et c'est lui qui est l'ancêtre de la race humaine."51

De même, le père égyptien de l'humanité, Tum, assimile au soleil couchant a Heliopolis, et adore a Memphis sous la forme renaissante de Nefer-Tum52 (Tum-est-jeune), avait pour surnoms celui d'ancien, comme dans le nom de son temple a Heliopolis, le palais princier de l'Ancien,53 et celui de père, [p.176] comme dans les exemples cites plus haut. Etait-il aussi l'homme par excellence? Il serait difficile d'en douter, puisque son nom veut dire homme. L'a initial a disparu du nom de l'homme, de même qu'il tendait a disparaitre du nom du dieu, et du mot tef ou atef, "père."

Mais si Tum ou Atum est l'homme par excellence, comment ne pas l'identifier avec l'Adam biblique, dont le nom désigne le premier homme ainsi que l'homme en général (au moins pour les Hébreux, car les Babyloniens reconnaissaient deux races, dont l'une était celle des Adamu)?54

Les articulations du mot Atum, ou Atem, [glyphs], correspondent bien a celles du mot ארם: a la vérité [glyph] pour ר est plus rare que pour ת et ט, mais il est usité aussi dans ce rôle, comme l'a remarque M. de Rouge,55 et line nuance aussi légère, qui s'efface d'ailleurs a la basse époque, ne saurait empêcher l'assimilation. Aujourd'hui, on nomme Meidoum l'ancienne ville de Mei-Tum [glyphs].

On ne saurait non plus objecter que la racine étudiée n'a en égyptien qu'un des sens de l'hébreu qui signifiait "rougir, homme, sang, meurtre et terre." D'une part, l'aperte de quelqu'un des sens d'une racine commune a deux langues est un fait trop fréquent pour qu'on s'y arrête; d'autre part, il se pourrait bien que les mots égyptiens at, aat, etc., "argile, fléau, couleurs brillantes, émanation et filiation," fussent apparentes a la racine atem, car la chute de l'm est fréquente a la fin des mots égyptiens; c'est ainsi qu'on trouve, pour le nom du dieu Atum, la forme archaïque at, [glyphs], au tombeau de Seti I, et, dans les transcriptions grecques, Thou et Thoum pour le nom de la ville d'Atum.56 At pour atem, dans les sens indiques, n'aurait donne rien d'irrégulier.

Faudrait-il ici faire un pas de plus, et voir quelque chose de semblable a l'histoire d'Adam au paradis terrestre, dans une scène du monde infernal représentée sur un cercueil saïte [p.177] du Louvre, celui de Penpii? La, un personnage nu et ithyphallique, appelé le maitre des aliments, ou Neb-t'efa, se tient debout devant un serpent a deux jambes et a deux bras, qui lui offre un fruit rouge, ou tout au moins un petit objet rond peint en rouge. Cette scène se retrouve en partie au tombeau de Ramses VI,57 ou le Neb-t'efa est assimile au pharaon: sur les hypocéphales, elle a pour analogue la présentation, par le serpent, d'un ciel sacre a un personnage qui ressuscite58 (soit que l'œil sacre symbolise la lumière, soit qu'il y figure l'idée d'offrande, toute offrande pouvant recevoir le nom général d'œil d'Horus, sans doute a cause du pouvoir réconfortant de certains aliments, qu'on croyait du au feu).59 Sur une statue panthée, c'est-a-dire relativement récente, du Musée de Turin, c'est a Tum que le serpent apporte l'objet rond.60

Le serpent a deux jambes personnifie d'habitude soit l'antique61 déesse Rennu-t,62 soit, comme on le pense généralement,63 le dieu Naheb-ka ou Naheb-ka-u, une des formes du monde infernal,64 qui avait un sanctuaire a Heracleopolis,65 et dont la fête du l'er Toby,66 en rapport avec le couronnement des pharaons,67 et le culte des ancêtres,68 était aussi recommandée pour manger dans les champs, avec des fruits dans les deux mains.69 Sur les hypocéphales le serpent est très visiblement male; au sarcophage saïte, il a les bras peints [p.178] en j'aime, couleur féminine, et les jambes peintes eu rouge, couleur masculine, ce qui laisse indécise la question de savoir si le sexe du serpent a varie ou non dans cette allégorie

L'arbre de vie et l'arbre de science étaient d'ailleurs bien connus en Egypte.

On voit souvent le sycomore de Nu, la déesse céleste, offrant a l'élu des pains, symbole de la nourriture,70 ou ses fruits,71 qui étaient rouges,72 et l'eau,73 qui était la vie même,74 comme le prouve la cruche a libations ayant la forme du signe de la vie.75 Un chapitre du Todtenbuch dit l'arbre céleste maitre des offrandes, [glyphs]76 titre qu'une de ses divinités habituelles,77 Hathor, portait aussi,78 avec celui de Neb t'efa-u, [glyphs]79 Cet arbre est déjà cite dans une inscription funéraire de la IVe Dynastie, [glyphs]80 Plusieurs passages du Livre des Morts lui sont consacres. Au tombeau d'un contemporain de Seti I et de Ramses II, la déesse du sycomore s'adresse elle-même a l'élu: "Discours de Nut, la grande protectrice, en ce nom a elle de sycomore. Je t'offre ce rafraichissement a moi, rafraichis-y ton cœur, dans cette eau sortie de ta (mère), sur la terre occidentale de Tbebes; reçois des offrandes et des aliments sortis de mes membres, que ton âme se repose a mon ombre, et boive l'eau a son gre81 Je suis Tum, dit un Egyptien a ce sycomore, sur un vase a libations.82

Si l'on trouve la un arbre de vie, on reconnaitra aussi un [p.179] arbre de science, aux fruits savoureux, dans une forme du dieu des lettres et des lettres, Thoth, qu'un texte du papyrus Sallier I, traduit par M. Goodwin, appelle "grand palmier de soixante coudées sur lequel il y a des cocos, avec des amandes dans les cocos et du lait dans les amandes."83 Ce palmier est figure sur quelques scarabées.

Les idées de vie et de science sont rattachées a celle de l'arbre sacre dans un chapitre du Livre des Morts qui remonte au moins a la XIIe Dynastie:84

"Chapitre pour que soit avantage de la connaissance divine, et pour que ne mange point d'impuretés, le parfait Sebak-aa-pen.

Il dit: mangeur impur de l'impureté de (son) corps, tremble devant moi! Je suis le male des males, qui régit ses demeures. Je vole en épervier, je glousse en oie dans mes actes. Je me pose sur le beau sycomore qui est au milieu de la demeure du double sycomore85 humide. Sorti, je me pose sur lui, dont on ne se détourne pas; quiconque est sous lui est un dieu. C'est mon abomination, l'impureté, que je n'en mange pas, que cela n'entre pas dans mon ventre."

Quant aux fruits du Paradis qui donnaient la science ou la divinité, on les retrouve en Egypte dans ceux de l'arbre divin, cèdre, persea, ou sycomore. Les fruits de cet arbre contenaient les cœurs des mânes ou des dieux, et l'on voit assez souvent, dans les scènes religieuses, les dieux écrivant les noms des rois sur les fruits cordiformes de l'asht, ou persea.86 Un roi du moyen Empire s'appelait en conséquence celui dont le cœur est inscrit, [glyphs], expression développée dans un texte de la XXVIe Dynastie.87 La, l'élu est dans la demeure de la dame du sycomore, dans la demeure de vie, [glyphs], et on lit, âpres une courte lacune:

[p.180]

".... Sorti de Nu-t. ta mère, ta mère! grande, grande! cœur peint sorti d'elle [glyphs] ô nourrice, bonne et infatigable! ô bonne berceuse! Entre en elle, en qui tout le monde entre journellement."Les cœurs inscrits sont encore cites au ch. 125 du Todtenbuch (1. 46), et Plutarque rapporte qu'on offrait de préférence a Harpocrate le persea, parce que son fruit a la forme d'un cœur.88 Baita, sorte d'Adam a qui les dieux font une femme dans le paradis de la Vallée du Cèdre pour qu'il ne reste pas seul, et dont la légende rappelle parfois celle d'Osiris,89 avait mis son cœur dans le fruit du cèdre, forme de l'arbre divin qui semble empruntée a la Phénicie. Un papyrus de la bonne époque, celui de Tum dit Neferubnef, représente le soleil sur l'arbre,90 sorte de buisson ardent, et c'est la une illustration des paroles que prêtait a la déesse-mere la célèbre inscription de Sais, [Greek], le fruit que j'ai enante est le Soleil.91 A Edfou, il est dit d'Harkbuti assis dans l'arbre que son nom vit dans les fruits de l'arbre sacre, [glyphs].92

Manger ou prendre un cœur, c'était s'approprier la vie ou lame qu'on croyait contenues dans le cœur.93 Baita, pour ressusciter, boit donc l'eau dans laquelle infuse son cœur tombe du cèdre,94 et quand Isis, d'âpres un autre conte de la même époque, ravit par ruse la divinité contenue dans le nom du vieux roi soleil, habitant du cèdre, elle lui enlève son cœur,95 comme une Eve triomphante.

Que la scène du Neb-t'efa puisse ou non être rattachée a l'histoire d'Adam, on voit dans tous les cas que le plus grand nombre des particularités de cette histoire existaient [p.181] en Egypte: l'arbre de vie et de science, le serpent du paradis, l'Eve songeant a s'approprier la divinité, et enfin, Adam lui-même.

Autant qu'on peut se montrer affirmatif dans des matières aussi délicates, deux faits, en résume, semblent bien vraisemblables. Le premier est l'identité de Cham et de Khem, pères des Chamites et personnages obscènes portant des noms semblables apparentes a des racines semblables. Le second est l'identité d'Atum, l'homme, père des hommes, avec Adam, l'homme, père des hommes. Les ressemblances bien connues qui existent dans les coutumes et la langue entre les civilisations égyptienne et hébraïque, suffisent largement pour expliquer les deux analogies signalées ici.


NOTES

1 "Iliade," viii, 479; "Théogonie."

2 Apollodore, i, 1, 3 et 22.

3 Eschyle, "Prométhée enchaine."

4 Voelker, "Die Mythologie des Japetischen Geschlechtes."

5 Denkmaeler, II, 97, d.

6 "Actes da 6e congres international des Orientalistes," pp. 71-5.

7 Cf. Brugsch, Dictionnaire, p. 782.

8 Cf. Mariette, "Abydos," vol. I, p. 39.

9 Sharpe et Bonomi, "Sarcophagus of Oimeneptha;" pl. 7, 6, D; Champollion, "Notices," t. i, pp. 770 et 771; et Denkmaeler, III, 136.

10 Brugsch, "Matériaux pour le Calendrier," xi, 8, c.

11 "D'Isis et d'Osiris," ch. 55.

12 Champollion, "Notices," t. i, p. 70; et t. ii, p. 81.

13 "Mélanges d'archéologie égyptienne et assyrienne," fascicule iv, pp. 128 et 135.

14 "Matériaux pour le Calendrier," p. 63.

15 Champollion, "Monuments," III, 209-214.

16 Maspero, "Mémoire sur quelques papyrus du Louvre," pp. 73 et 88.

17 Au mot Priapos.

18 II, 91.

19 Chabas, "Etudes sur l'antiquité historique," 2e ed., p. 166.

20 Brugsch, "Histoire d'Egypte," 2e ed. française, p. 125; papyrus de Boulaq, No. 17, p. 2, 1. 4; et Pierret, "Etudes égyptologiques," 8e l'irraison, p. 60, stèle c. 30 du Louvre.

21 De Rouge, "Mélanges d'archéologie," etc., 3 e fascicule, p. 104.

22 Pierret, "Vocabulaire hiéroglyphique," pp. 425 et 584.

231 II, 121.

24 De Rouge, "Mélanges d'archéologie," etc., 4e fascicule, p. 137; cf. Calendrier Sallier, 1er Pachons.

25 Cf. Sharpe et Bonomi, "Sarcophagus of Oimeneptha," pl. 2.

26 "Recherches sur les six premières dynasties," pp. 4 et 5.

27 Chabas, "Etudes sur l'antiquité historique," 2e ed., p. 115.

28 Champollion, "Notices," t. ii, p. 658.

29 Chabas, "Etudes sur l'antiquité historique," 2e ed., p. 260.

30 Id., p. 266.

31 Brugsch, "Histoire d'Egypte," 2e ed., française, p. 148.

32 Champollion, "Monuments," iii, p. 212.

33 Hérodote, II, 104; Eschyle "Les Suppliantes," passim; et Lucien, "Le Navire," 2; cf. Ammien Marcellin, xxii, 16.

34 Cf. Lepsius, "Zeitschrift," 1870, p. 92; Diodore, iii, 3.

35 Todtenbuch, ch. 164, 1. 5 et 6.

36 Cf. Brugscb, "Zeitschrift," 1867, p. 25.

37 Todtenbuch, 17, titre.

38 Lepsius, "Aelteste Texte," p. 27.

39 Papyrus de Sutimes, 11, 4.

40 De Rouge, "Etudes sur le Rituel," pp. 46-49; cf. "Recueil," v, p. 197.

41 Naville, "La Destruction des Hommes," 1. 39.

42 Todtenbuch, ch. 2, 1. 2.

43 "Etudes sur le Rituel," pp. 41, 69, 76.

44 "Religion et Mythologie de l'Egypte," pp. 191, 231.

45 H. Spencer, "Principes de Sociologie," traduction française, t. i, pp. 395-400.

46 T. i, pp. 403-408.

47 Id., p. 405.

48 Id,, p. 404.

49 Hérodote, I, 94, et IV, 45.

50 Tacite, "Mœurs des Germains," 2.

51 "Civilisation primitive," traduction française, t. i, p. 405.

52 Cf. Brugsch, "Zeitschrift," 1867, p. 23.

53 Id., 1872, p. 67.

541 George Smith, "Récit Chaldéen de la Genèse," p. 85.

55 De Rouge, "Chrestomathie," fascicule i, p. 34; cf. Naville, "The Store-City of Pithom," p. 24.

56 Naville, "The Store-City of Pithom," pp. 5 et 30.

57 Champollion, "Notices," t. ii, p. 23; cf. "Recueil," v, p. 51.

58 Cf. de Horrack, "Revue archéologique," 1862, p. 133; Birch, "Proceedings," 1884-5, passim; et Leemans, actes du 6 e congres international des Orientalistes, pp. 121-3.

59 Cf. Platon, "Timée," et Le Page Renouf, "Transactions," t. viii, 2, p. 223.

60 Champollion, "Notices manuscrites," t. i, Panthéon, p. 69.

61 Escalier du Musée égyptien au Louvre, B, 49 b.

62 Papyrus magique Harris, B, 2.

63 Cf. Todtenbuch, eh. 149, 1. 42, et vignette; ch. 74, et ch. 163, vignettes.

64 Cf. Champollion, "Notices," t. i. p. 766, et t. ii, p. 505.

65 Pierret, "Etudes égyptologiques," fascicule ii, p. 16.

66 Dumichen, "Zeitschrift," 1867, p. 8.

67 De Rouge, "Mélanges d'archéologie égyptienne et assyrienne," fascicule 4, p. 139.

68 Id., p. 135.

69 Chabas, "Le Calendrier Sallier," p. 64; cf. Lane, "The Modern Egyptians," ch. 26.

70 Todtenbuch, ch. 52, 11. 3 et 4; eh. 152, 1. 7; Denkm. Ill, 269, etc.

71 Champollion, "Notices manuscrites," t. xxxvi, pl. XL.

72 Papyrus de Tentamen a la Bibliothèque nationale.

73 Cercueil de Petuf, Musée du Louvre; Todtenbuch, ch. 52, 57, et 152, etc.

74 Cf. Chabas, "Annalea du Musée Guimet," t. iv, pp. 22-29.

75 Cf. Denkm. Ill, 180.

76 Todtenbuch, ch. 152, 7.

77 Champollion, "Notices," I, p. 387; cf. Chabas, "Zeitschrift," 1869, p. 163.

78 Id., "Notices manuscrites," Panthéon, t. i, p. 81.

79 Mariette, "Revue archéologique," 1867, A, 2.

80 Denkm., II, 98.

81 Champollion, "Notices," t. i, pp. 523, 8-18.

82 Pierret, "Etudes égyptologiques," 8 e livraison, p. 113.

83 Chabas, "Seconds mélanges," pp. 239, 240.

84 Aelteste Texte, pl. 41, 42, 11. 39-48; pl. 8, 11. 66-71; et pl. 29, 11. 1, 2.

85 Cf. Todtenbuch, ch. 109, vignette.

86 Cf. Champollion, "Notices," t. I, pp. 123, 250, 580, 596, t. II, p. 588, etc.

87 Pierret, "Etudes égyptologiques," fascicule i, p. 45.

881 "D'Isis et d'Osiris," 68.

89 Cf. F. Lenormant, "Les Premières Civilisations," t. i, le Roman des deux Frères.

90 P. Guieysse, "Le ch. 64 du Rituel," pl. IV.

91 "Proclus in Tim.," i, 30, cite par de Rouge, "Statuette naophore," p. 22.

92 Naville, "Testes relatifs au mythe d'Horus," pl. XX.

93 Horapollon, 1,7; cf. Porphyre, "de Abstinentia," II, 48.

94 Papyrus d'Orbiney, pp. 13 et 14.

95 Pleyte et Rossi, "Les Papyrus de Turin," pl. cxxxii, 6; et cxxxiii, 13.