PALÉONTOLOGIE.—Sur l'antiquité de l'âne et du cheval comme animaux domestiques en Egypte et en Syrie. Note de M. F. Lenormant.

[Extracted from Comptes Rendus, vol. 69, 1869, pp. 1256-60]

«Au commencement de cette année, M. Richard Owen, revenant d'Egypte, a adressé à l'Académie des Sciences un résumé très-intéressant de ses observations dans ce pays. Il faut cependant y relever une inexactitude sur un fait de quelque importance, et c'est à cette rectification qu'est consacrée la présente Note.

»En parlant des monuments de l'ancien empire égyptien, c'est-à-dire de la période historique qui s'étend jusqu'à la VIe dynastie inclusivement, et dont le point culminant doit être placé quatre mille ans environ [p.1257] avant l'ère chrétienne, M. Owen dit: «On peut inférer de l'absence totale d'aucune figure des quadrupèdes solipèdes, cheval ou âne, dans les représentations nombreuses et soignées de la vie ordinaire et des animaux domestiques, que l'immigration des fondateurs de la civilisation égyptienne, s'ils sont venus d'un pays où les solipèdes existaient, a eu heu a une époque antérieure à la subjugation et à la domestication de es quadrupèdes.»

»La remarque est parfaitement exacte en ce qui concerne le cheval. Non-seulement cet animal n'apparaît sur aucun monument de l'ancien empire, mais il est également absent de ceux de la période qu'on appelle le moyen empire, et qui s'étend depuis la première renaissance égyptienne, sous la XIe dynastie, jusqu'à l'invasion des Pasteurs, comprenant les dynasties brillantes qu'on désigne comme la XIIe et la XIIIe. Au contraire, quand les monuments recommencent après une assez longue interruption, sous la XVIIIe dynastie, dont l'avènement doit être placé vers 1800 avant Jésus-Christ, le cheval se montre à nous comme un animal dont l'usage était désormais habituel en Egypte.

»Mais pour ce qui est de l'âne, nous le voyons figurer sur les monuments égyptiens, aussi haut que nous puissions y remonter. Sa représentation est très-fréquente dans les tombeaux de l'ancien empire, à Gizeh, a Sakkarah, à Àbousir. On n'a certainement pas oublié le délicieux bas-relief du tombeau de Ti (Ve dynastie), représentant une troupe d'ânes, dont le moulage avait été apporté par M. Mariette à l'Exposition universelle de 1867. Dès la IVe dynastie, l'âne était un animal aussi multiplié en Egypte qu'il l'est encore aujourd'hui. Dans le Tombeau de Schafra-Ankh à Gizeh, publié par M. Lepsius, il est question d'un troupeau de sept cent soixante ânes élevés sur les propriétés du défunt, haut fonctionnaire de la cour du fondateur de la seconde pyramide de Gizeh (IVe dynastie). Dans d'autres tombeaux encore inédits, découverts par M. Mariette, j'ai remarque des propriétaires qui se vantent d'avoir possédé des milliers d'ânes. Le due de M. Owen est donc à modifier sur ce point.

«Au reste, les faits qui résultent, sur ce sujet, de l'étude des monuments égyptiens n'étaient pas exclusivement propres à l'Egypte. Dès le temps de l'ancien empire, la monarchie de la vallée du Nil avait avec l'Arabie Pétrée et la Palestine méridionale de trop étroits rapports de commerce et de suprématie politique, pour ne pas leur avoir emprunté le cheval, s'il avait été connu dans ces contrées. Et, en effet, dans les peintures du célèbre tombeau de Noumhotep, à Beni-Hassan-el-Kadim, on voit l'arrivée d'une famille [p.1258] d'Aamon, c'est-à-dire de nomades pasteurs de race sémitique, qui viennent s'établir en Egypte avec leurs troupeaux sous un des premiers règnes de la XIIe dynastie (environ 3000 ans avant notre ère). Leurs seules bêtes de somme sont les ânes, qui portent le bagage et les enfants.

»Ceci est d'accord avec le témoignage du livre de la Genèse, ce fidèle et inappréciable miroir de la vie patriarcale. Quand les richesses des premiers patriarches y sont énumérées, on parle de leurs chameaux, de leurs ânes, de leurs troupeaux de bœufs et de mou.ons (Genèse, XII, 16; XXII, 3; XXIV, 35; XXX, 43; XXXII, 5 et 15; XXXIV, 28; XXXVI, 24; XLII, 26; XLIII, 18; XLV, 3; XLVI, 23), mais jamais de chevaux, tandis que cet animal apparu, dans l'Exode comme d'un usage général. La seule mention que la Genèse fasse du cheval est lorsque la famille de Jacob vient s'établir en Egypte auprès de Joseph (Genèse, XLV, 7). Mais ceci se rapporte à la dernière époque des faits rapportés dans le livre, au temps des derniers ros pasteurs en Egypte. Le témoignage coïncide ici, à peu d'années près, avec la plus ancienne mention du cheval que nous puissions relever sur les monuments égyptiens, avec le passage de l'inscription d'Ahmès, fils d'Abana, à Elethgia, traduite et analysée par M. de Rougé, où il es. parlé du char de guerre du roi Ahmès, premier souverain de la XVIIIe dynastie.

»Les faits relatifs à l'histoire des solipèdes domestiques en Egypte el dans les pays voisins doivent donc ère rétablis de la manière suivante:

»1° L'âne était employé d'une manière universelle en Egypte et en Syrie, comme bête de somme, depuis les temps les plus reculés où les monuments hissent remonter;

»2° Le cheval, au contraire, resta inconnu dans les pays au sud-ouest de l'Euphrate, jusqu'au temps où les Pasteurs dominaient en Égypte c'est-a-dire jusqu'aux alentours du XXe siècle avant l'ère chrétienne.

»J'ajouterai qu'un peu plus tard, les monuments nous montrent l'usage de combattre sur des chars attelés de deux chevaux comme tout à fait national chez le peuple chananéen des Khétas ou Héhéens, qui avait fourni la tribu dominante dans l'invasion des Pasteurs. Il serait donc possible que ce fussent eux qui eussent introduit le cheval en Syrie et en Egypte j'ai essaye de démontrer ailleurs, dans mon Manuel d'histoire ancienne de l'Orient, que la grande migration des Chananéens, venus des bords du golfe Persique en Syrie, n'avait précédé que de très-peu l'entrée des étrangers désignes sous le nom de Pasteurs dans la vallée du Nil.»

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«M. Milne Edwards ajoute que les remarques intéressantes de M. Lenormant s'accordent parfaitement avec les conclusions que les zoologistes devaient tirer du mode de distribution géographique des animaux du genre Equus. Il considère comme bien démontré aujourd'hui que l'âne est une espèce essentiellement africaine, qui ne s'est répandue en Asie qu'à l'état d'animal domestique, car tout ce que les anciens, ainsi que les voyageurs modernes ont dit dos ânes sauvages, ou onagres, de la Syrie, de la Perse, etc., est applicable à l'IIémippe, au Gour, au Ghor-Khur, au Kiang ou au Dshiggetei, c'est-à-dire à diverses variétés de l'Equus heminous et non à l'Equus asinus. Le cheval, au contraire, paraît être une espèce originaire de l'Asie centrale et d'une partie de l'Europe. Or, il est présumable que la domestication de chacune de ces espèces chevalines a eu lieu dans le pays qu'elle habite à l'état sauvage, et que par conséquent la domestication de l'âne a été effectuée en Afrique, probablement dans la haute Egypte on dans une contrée voisine, tandis que celle du cheval a dû avoir lieu dans la région occupée par les peuples indo-germaniques. Si la civilisât on de l'Asie centrale et de l'Europe avait précédé de beaucoup celle de l'Egypte, on aurait pu supposer que les anciens Égyptiens avaient reçu de l'étranger des chevaux dressés avant d'avoir su dompter l'âne qui vivait près d'eux à l'état sauvage; mais rien ne nous autorise à supposer qu'il en fut ainsi, et, suivant toute probabilité, les habitants de l'Egypte ont dû faire usage de l'espèce indigène, c'est-à-dire de l'âne, avant de se servir du cheval, qui est une espèce exotique et qui n'a pu arriver en Afrique qu'à l'état d'animal déjà domestiqué. On voit donc que les observations de M. Lenormant intéressent les zoologistes aussi bien que les historiens de l'antiquité, et si ce sont les peuples pasteurs qui ont introduit le cheval en Egypte, ce fait pourra contribuer peut-être à jeter quelque lumière sur leur origine ou sur leurs relations préalables avec les nations de l'Asie centrale.»

«M. Élie de Beaumont fait observer que le peu d'ancienneté de l'arrivée en Egypte de certaines espèces de grands animaux, fait déjà indiqué par M. Owen (i), et que M. François Lenormant confirme en le précisant davantage, est favorable à l'opinion que l'état actuel des choses sur la surface du globe ne remonte pas à une période excessivement ancienne. On comprend que le cheval n'ait pas existé en Amérique avant l'arrivée des Espagnols, parce qu'il n'a pu traverser l'Océan que sur les navires européens; mais si [p.1260] les configurations géographiques, qui permettent aujourd'hui de voyager par terre de l'Asie centrale en Egypte, remontaient à une époque extrêmement reculée, on concevrait plus difficilement que le cheval n'ait traversé l'isthme de Suez qu'au temps des rois pasteurs, pour pénétrer sous le ciel de l'Egypte, qui, comme celui de tout le nord de l'Afrique, lui est très-favorable.»


(i) Comptes rendus, t. LXVIII, p. 628 (séance du 15 mars 1869).