STÈLE DE L'AN 400

par

M. Auguste Mariette

[Extracted from Revue Archéologique, nouv. ser. vol. XI, Mars 1865, pp. 169-90.]


Stele of 400 Years

[p.169]


L'intérêt principal de la stèle de l'an 400 se révèle dans le nom même que nous avons donné à ce précieux monument. En effet, personne n'ignore que, jusqu'ici, les inscriptions hiéroglyphiques rie nous ont jamais fait voir une date empruntée, d'une manière apparente, à une ère proprement dite. Soit qu'aucune des légendes cependant si nombreuses que nous possédons ne soit de celles où lés renseignements de ce genre étaient consignés, soit que la connaissance d'un calendrier à longue période ait été plus spécialement réservée au sanctuaire, soit qu'une habitude facile à prendre dans un pays où le respect pour l'autorité royale était porté si loin ait poussé l'Égypte à ne préciser les événements que par l'année du roi qui vit ces événements s'accomplir, tous les faits dont les monuments conservent le souvenir sont rapportés à un cycle dont le point initial ne remonte pas au delà de la première année du roi régnant. C'est là une règle qui, jusqu'à présent, ne souffre absolument aucune exception. Une date de l'an 400, transcrite sur un monument hiéroglyphique, constitue donc, à première vue, une anomalie bien faite pour provoquer notre étonnement.

La stèle de l'an 400 doit fixer l'attention par un autre point. M. de Rougé, en effet, a annoncé1 qu'il y avait trouvé la preuve d'un second fait tout aussi inattendu que le premier à savoir que Ramsès II, le Sésostris de la tradition grecque, appartiendrait par ses ancêtres à la race maudite des Hycsos.

A ce double titre, historique et chronologique, le monument dont [p.170] nous offrons le texte aux lecteurs de la Revue, mérite donc d'être soigneusement étudié. C'est ce que nous allons essayer de faire.

I

La planche gravée, placée en tête de cet article, reproduit une stèle de granit rosé découverte, il y a un an environ, dans les ruines du grand temple de Tanis.

Vers l'orient de ce temple est un amas confus de gros 'blocs entassés. A la disposition générale de l'édifice, on reconnaît que là s'élevait le sanctuaire. Cinq ou six stèles ou tombes, toutes officielles, toutes du règne de Ramsès II, y existaient en débris plus ou moins reconnaissables. C'est sur une de ces stèles qu'est gravée la date de l'an 400.

Le monument est divisé en deux registres.

Au premier, Sutekh, le dieu des Hycsos, appelé ici le Sutekh de Ramsès-Meïamoun,2 reçoit les offrandes de deux personnages debout devant lui. Quoique tenant en main la croix ansée et le grand sceptre des divinités de Thèbes et de Memphis, le dieu asiatique est revêtu de son costume national. De la mitre pointue dont sa tête est coiffée s'échappe, pour retomber par derrière, un long ruban ondulé qui se termine en fourche, comme la queue de Set. Par devant, à la place de l'uraeus, se, dressent deux petites cornes dont l'extrémité est également fourchue. Le torse est nu, mais sillonné de bandelettes qui se croisent. Un double caleçon couvre les hanches et les jambes. Quant aux deux personnages qui l'accompagnent, l'un est Ramsès II, casqué et habillé de la longue robe de cérémonie; l'autre est un haut fonctionnaire auquel un reste de légende fait prononcer les paroles suivantes (adoration): A toi, Sutekh, fils de Nout! accorde une vie heureuse pour te servir au noble, au royal scribe, ait général de cavalerie, au gouverneur du pays, au commandant de la citadelle de Tsar.....3

Douze lignes d'un beau texte horizontal couvrent encore le second registre; mutilé vers la fin. Au point de vue de la traduction littérale et de la coupure des phrases, ce texte ne souffre heureusement aucune difficulté. Le voici tout entier:

[p.171]

§ 1. Le vivant Horus; le taureau puissant aimant la vérité, le seigneur des panégyries comme son père Phtah, le roi de la haute et de la basse Égypte, Ra-ouser-Ma Sotee-en-Ra, le fils du Soleil, Ramsès-Meïamoun, donnant la vie; le seigneur de la région supérieure et de la région inférieure, le modérateur de l'Égypte, celui qui châtie les nations, le soleil générateur des dieux, celui qui possède les deux pays, l'Horus vainqueur, le riche en années, le grand par les victoires, le roi de la haute et de la basse Égypte, Ra-ouser-Ma Sotep-en-Ra, le fils dit Soleil, Ramsès-Meïamoun le roi suprême, celui qui possède les deux pays par les fondations (faites) en son nom; le soleil brille au sommet du ciel par ses volontés, (lui) le roi de la haute et de la basse Égypte, Ra-ouser-Ma Sotep-en-Ra, le fils du Soleil, Ramsès-Meïamoun;Sa Majesté a ordonne de. faire une grande stèle de granit au grand nom de ses pères, dans le dessein d'établir le nom du père de ses pères (et celui) été roi Ra-men-Ma, du fils du Soleil, Seti-meri-en-Phtah, (afin que ce nom) soit noble et prospère pour l'éternité, aujourd'hui comme chaque jour.

§ 2. L'an 400, le 4 Mésori, dit roi de la haute et de la basse Égypte, Sutekh-aa-Pehti, du fils du Soleil qu'il aime, Noubti, l'aimé d'Armachis, celui qui existe pour le temps et l'éternité; (ce jour-là) est venu (à Tanis) le noble, le chef du pays le flabellifère à la droite du roi, le général en été des soldats, le gouverneur des provinces, le commandant de la citadelle de Tsar, le chef des Matsou (milice étrangère), le royal scribe, le général de cavalerie, celui qui sert da fête de Bi-nebtat, le premier prophète de Sutekh, le heb4 de Ouadji-ap-to (divi- [p.172] nité quelquefois nommée à Edfou); le supérieur des prophètes de tous les dieux, Séti, ledit juste; fils du 'noble, du chef du pays, du général des soldats, du gouverneur des provinces, du commandant de la citadelle de Tsar, du royal scribe, du général dé cavalerie, Pi-Ramesès, ledit juste; engendré de la dame de maison, la vouée au Soleil, Taa, ladite juste. Il dit Salut à toi, ô Sutekh, fils de Nout; toi qui es vaillant dans la barque des siècles, toi qui renverses l'ennemi à la proue de la barque du soleil! Grands sont tes, mugissements.... (accorde) une vie heureuse pour te servir et afin que je me maintienne..... Le reste de l'invocation a disparu avec la fracture de la pierre.

Tels sont les deux registres dont se compose la stèle de l'an 400. L'un est une sorte de résumé du monument; il en est le titre et le frontispice; il en marque l'intention générale et le but. L'autre, selon l'ordinaire, précise ces détails, et au premier coup d'œil conduit en apparence à la conclusion que nous avons déjà formulée, d'après M. de Rougé. Dans un dessein pieux, et pour perpétuer le souvenir du quatre-centième anniversaire de l'avènement au trône du roi Noubti, Ramsès exalte le grand nom de ce roi, auquel il associe intentionnellement celui de son père Séti. Par la composition de ses deux cartouches, Noubti appartient sans contestation à la dynastie des Pasteurs, et d'ailleurs, en tenant compte d'une métathèse dont les transcriptions grecques offrent quelques exemples, son nom propre se retrouve avec une suffisante exactitude dans le [Greek] des listes de Manéthon. Ramsès, rappelant, tout à la fois, et le souvenir du père de ses aïeux qui serait un roi Hycsos, et celui de son père Séti, dont le nom semble à lui seul un indice de race, accuse donc son origine étrangère. Nous savons déjà que, mis en déroute par Amosis, les Hycsos n'avaient pas tous quitté l'Égypte, et que plusieurs d'entre eux avaient obtenu du pharaon vainqueur la permission d'occuper, à titre d'hôtes, une partie du Delta oriental. C'est à ces populations asiatiques, cantonnées sur les confins de l'isthme de Suez, que Ramsès appartiendra. Lui-même sera de sang royal et descendra du roi Noubti, de la stèle de Tanis. Quant à la stèle, il l'érigera au grand nom de ses pères, à l'occasion du quatrième anniversaire séculaire de l'accession au trône de son premier aïeul, et tout naturellement il nommera son propre père. Enfin, c'est au centre du sanctuaire d'Avaris, c'est-à-dire de la ville où les adorateurs de Sutekh sont en plus grand nombre, que la stèle sera mise debout. Les faits, à ne les regarder qu'à la surface, s'enchaînent ainsi à merveille. Ramsès, en dédiant la stèle, accomplit avant tout un acte [p.173] de piété filiale, secrètement inspiré peut-être par la politique. Ne cherchons donc plus, dans la date de l'an 400, un de ces épineux problèmes de calendrier sur lesquels il est toujours si délicat de porter la main. Il y a là une question de chronologie historique et non de chronologie mathématique. Entre une année inconnue de Ramsès II et un roi Pasteur appelé Noubti (résultats que les chiffres de Manéthon ne contredisent point), quatre siècles se sont écoulés. Nous n'avons rien à demander au delà à la stèle de Tanis, et toutes les difficultés dont nous pouvions nous croire tout à l'heure menacés sont par là seul aplanies du même coup.

Mais ce point de vue général est-il celui sous lequel nous devons définitivement envisager-le document que les ruines d'Avaris viennent de rendre à nos études? Je ne le crois pas. Indiquons d'abord quelques objections.

II

M. de Rougé a vu à Sân5 les beaux sphinx Hycsos que les lecteurs de la Revue connaissent, et tout à côté cette grande tête héroïque de Ramsès qui, il y a trois ans, m'a fait dire que l'illustre conquérant de la XIXe dynastie n'appartient pas à la famille égyptienne. Ces deux types sont-ils deux variétés de la même race? Aucunement. L'Hycsos avait la tête anguleuse, la physionomie dédaigneuse et dure, les yeux petits, les pommettes saillantes, comme ceux de ses descendants qu'une fortune singulière fait vivre encore aujourd'hui sur les bords du lac Menzaleh. Les traits de Ramsès sont, au contraire, calmes, réguliers, et ne respirent qu'une tranquille majesté. Évidemment, quand on voit ces monuments couchés l'un près de l'autre sur le même terrain, on ne peut se faire à l'idée qu'ils représentent des hommes unis entre eux par les liens du sang. A Tell-el-Amarna, on dira, à la rigueur, que le fanatique Aménophis IV offre, avec les Hycsos de San, quelques traits d'une commune ressemblance. Mais' qui osera rapprocher la grande et belle tête de Ramsès II du personnage trapu représenté par le sphinx d'Avaris? La Table de Saqqarah, les deux Tables d'Abydos6 ont donc raison de nous montrer Ramsès [p.174] et son père Séti effaçant des listes royales les noms de ces Pasteurs que Manéthon enregistre pourtant comme légitimes. Il y a là un parti pris dont il est difficile de ne pas tenir compte, et, en effet, sans qu'il soit besoin d'autres preuves, un secret instinct avertit que Séti et Ramsès n'auraient pas renié ces rois à Memphis et à Abydos pour les reconnaître à Sân comme leurs aïeux.

Une autre objection se rencontre dans le contexte même et l'arrangement de la stèle que nous analysons. Admettons, pour un instant, que cette stèle soit destinée à témoigner de la parenté de Ramsès, et des rois Séti et Noubti. Sutekh occuperait-il, au premier registre, la place d'attention? Nullement. Un fonctionnaire qu'aucun lien de famille n'attache aux rois nommés, serait-il présent à une scène où Ramsès évoque dans un intérêt généalogique le souvenir de ces rois? Rien ne le fait supposer. Les temples et les musées conservent plus d'un bas-relief où des rois sont représentés faisant un acte d'offrande à leurs ancêtres, et de nombreux exemples nous permettent d'affirmer que si la stèle de Sân était un de ces monuments, nous y verrions au premier registre, comme tableau résumant l'ensemble de la stèle, les images en pied des deux rois Noubti et Séti, et devant elles Ramsès seul dans une des postures de l'adoration. Le second registre lui-même eût pris une allure différente. Au lieu de la trop brève indication: l'an 400, et le 4 de Mésori, du roi Set-aa-Pehti, nous aurions eu quelque formule destinée à préciser, avec la netteté habituelle des textes égyptiens, la mention de l'avènement au trône du roi Noubti, quatre siècles auparavant. En outre, quels qu'aient pu être les mots qui auraient servi à l'exprimer,7 cette mention est la date qui l'accompagne n'eussent pas été placées après l'énoncé de l'objet principal de la stèle. Une interversion de lignes aurait eu lieu. L'Horus vivant, le taureau puissant aimant la vérité, le seigneur des panégyries comme son père Phtah, etc., aurait dit le texte; puis serait venu l'an 400, et le 4 Mésori dû couronnement (?) dit roi Noubti, Sa Majesté Ramsès-ordonne d'élever une stèle ait grand nova de ses pères.

Enfin, nous trouverons un troisième argument contre l'intention généalogique jusque dans la fameuse date qui, à priori, semble fournir les preuves les plus irréfutables en faveur de cette même intention. Ici, quelques explications préalables sont nécessaires. Je les formulerai en ces termes [p.175] 1° On sait que, dans leur manière la plus habituelle d'écrire une date, les Égyptiens désignaient l'année par le groupe avec le disque pour déterminatif. Mais la stèle de l'an 400, à l'exemple de quelques autres. monuments, porte . Il y a donc là une différence à noter. Si nous nous en tenons au résumé présenté par M. Brugsch, dans son récent travail sur le calendrier,8 nous expliquerons cette différence en appliquant à la première année de chaque tétraétéride la seconde des deux formes transcrites plus haut de cette façon, l'an 400 de la stèle de Sàn signifierait tout simplement que cette quatre-centième année fut bissextile. Une modification profonde doit, ce me semble, être apportée à l'opinion de l'éminent auteur du livre que nous venons de citer. Si on étudie, en effet, pour un même règne, les années qui portent cette mention, on s'aperçoit que ces années ne sont pas toujours comprises, l'une vis-à-vis l'autre, dans les multiples de 4, tandis que des années qui, si cette notation était exacte, devraient être bissextiles, sont marquées tantôt par tantôt à la fois par et .9 D'un autre côté, ces deux formes et se distinguent sur les monuments par leur manière différente d'introduire, après la date, le cartouche du roi. Avec il est bien rare qu'on ne trouve pas les mots sous le commandement de suivis de et même du protocole royal complet; au contraire, avec ces mots sont [p.176] invariablement supprimés, et la date précède le cartouche sans aucune formule intercalaire.10 Déjà nous soupçonnons donc que ne s'applique pas aux années bissextiles, et si nous remarquons: 1° que cette forme accompagne l'annonce de certaines panégyries célébrées dans les temples; 2° que l'autre forme est toujours liée à des événements mis visiblement en rapport avec l'ère royale qui sert à les dater, on conclura, non sans raison, que nous sommes ici en présence de deux années, l'une écrite par le disque marqué £ l'autre ayant le disque solaire + pour déterminatif; l'une qui s'appellerait l'année sacrée ou religieuse, l'autre qui serait l'année royale ou historique. Une autre preuve de cette distinction se trouvera, d'ailleurs, dans le travail même que M. Brugsch vient de consacrer au calendrier. Selon M. Brugsch, les Égyptiens auraient employé, à la fois, deux années de 365 jours et un quart, pour chacune desquelles désignerait l'année bissextile. L'une était l'année sacrée, indiquée par le groupe et commençant au lever héliaque de Sirius, c'est-à-dire au 20 juillet. L'autre était l'année civile, exprimée par et ayant son point initial de 35 à 40 jours après la première, de telle sorte qu'à l'époque moyenne de la monarchie, le 1er Thoth de l'une correspondait au 28 Épiphi de l'autre. Or, il va résulter d'une coïncidence qui n'est certainement pas fortuite que le groupe sert bien, comme les monuments le démontrent, à écrire les dates du calendrier civil mais que l'autre groupe est employé, comme nous l'avons établi plus haut, non pas pour les tétraétérides, mais pour toutes les dates tirées du calendrier sacré. En effet, la [p.177] stèle de l'an 400 porte, on se le rappelle, la date du 4 Mésori. Mais le 4 Mésori sacré correspond, si on consulté le tableau de M. Brugsch,11 au 26 Payni civil, et le 26 Payni civil, selon une inscription d'Esnéh également rapportée par M. Brugsch,12 est précisément un jour de nouvel an d'un troisième calendrier encore inconnu,13 jour pendant lequel, dit le texte auquel ces importants renseignements sont empruntés, on donnait des vêtements aux crocodiles (divins). Si maintenant nous nous rappelons, en premier lieu, que la date de l'an 400 est énoncée par un gouverneur de Tsar, en second lieu que Tsar est une ville frontière du Delta oriental, le long de laquelle passait un canal où des crocodiles étaient nourris (le nom du lac Tinsah, au milieu de l'isthme de Suez, n'a sans doute pas d'autre origine), nous serons forcés de 'conclure que la coïncidence entre la fête des crocodiles à Tsar et le 26 Payni d'une part, d'autre part entre le 26 Payni et le 4 Mésori de la stèle de Sân, n'est point l'ouvre du hasard. En écrivant l'an 400 et le 4 Mésori, la stèle de Sân emploie donc l'année sacrée, et par conséquent, s'applique à cette année. En d'autres termes, à l'année de l'ingénieux auteur du calendrier correspond la forme monumentale où la date et le nom du roi sont juxtaposés; à l'autre année s'appliqueraient, au contraire, les dates écrites par avec intercalation des mots [glyphs] et même du protocole royal entier.14 Un renseignement dont il faut bien se garder de méconnaître la portée se trouve donc dans la date elle-même gravée à la ligne 7 de la stèle de l'an 400. Ramsès aurait érigé cette stèle pour affirmer devant les habitants d'Avaris sa parenté avec Noubti; il aurait, contre toutes les habitudes, interverti l'ordre des lignes et placé une date après la mention de l'événement que cette date sert à fixer, que nous ne lirions pas . A' Béghé, à Sehel, à Gebel-Silsileh; à El-Kab, le disque £ est la marque de certaines solennités religieuses célébrées par les princes dont l'année ainsi notée accompagne les noms; à Sân, ce sera la cérémonie à la- [p.178] quelle un haut fonctionnaire préside qui sera désignée par la date de l'an 400. Il n'y a donc plus ici d'anniversaire quatre fois séculaire de l'avènement au trône d'un roi Pasteur, anniversaire qui aurait exigé l'emploi de et l'intercalation d'une formule quelconque entre la date et le cartouche; il n'y a plus d'intention généalogique. Faisons de Noubti le père des pères de Ramsès, et immédiatement le texte qui occupe le second registre de la stèle prend une direction différente. Non-seulement, comme j'ai essayé de l'établir, l'ordre des lignes serait changé non-seulement l'année civile prendrait la place de l'année sacrée, mais on ne se servirait même pas de la date du 4 Mésori, et, après tout, un texte qui ne s'écarterait pas des règles habituelles, mais où, néanmoins, le rédacteur aurait tenu à faire figurer l'an 400, serait conçu en ces termes:

§ 1. L'Horus vivant; le taureau puissant aimant la vérité, le seigneur des panégyries comme son père Phtah, le roi de la haute et de la basse Égypte, Ramsès...; l'an 400 et le 26 Payni du couronnement (?) du roi de la haute et de la basse Égypte, Noubti ...; Sa Majesté a ordonné d'ériger une stèle au grand nom de ses pères, dans le dessein d'établir le nom du père de ses pères et celui de son père Séti.

§ 2. En ce jour [glyphs] est venu (à Sàn) le noble, le chef du pays, le flabellifère à la droite dit roi, le général en chef des soldats, le commandant de la citadelle de Tsar pour dire Salut à toi, Sutekh, fils de Nout! ......etc., etc.

2° Une tradition, confusément rapportée par le Scholiaste de Platon et par le Syncelle, attribue à un roi Pasteur, que le premier nomme Saïtès et le second Asseth, une réforme du calendrier égyptien. Selon le Syncelle, Asseth aurait introduit dans l'année, jusque-là de 360 jours, les cinq épagomènes, assertion que les monuments contredisent, puisqu'on trouve déjà les épagomènes sous la XIIe dynastie; selon le Scholiaste, Saïtès aurait ajouté douze heures à chaque mois, c'est-à-dire six jours à l'année, renseignement dans lequel nous apercevrons vaguement une mention mal comprise15 de l'intercalation d'un sixième épagomène après chaque période de quatre ans. Or, ce Saïtès, ou cet Asseth, ne serait-il pas le Noubti de la stèle de Sân? Jusqu'ici nous avons suivi la lecture adoptée par M. de Rougé, [p.179] et nous avons regardé Noubti comme la prononciation du cartouche . Mais Noubti n'est qu'une forme locale de Sutekh, et ainsi le premier de ces noms n'est point identique à l'autre. Remarquons encore que le nom propre Noubti-Sutekh serait composé comme celui d'Hor Hout, d'Hathor-Noub, d'Ammon-Ra, et d'autres dieux où deux noms concourent à former celui d'un même type divin. Il n'y a donc rien d'impossible à ce que, dans le cartouche qui vient d'être transcrit, les deux parties composantes aient été à la fois prononcées. D'un autre côté, si l'on s'en rapporte aux transcriptions grecques [Greek] (Set-aa), [Greek] où le nom divin, écrit par ë et h, est toujours rendu par les deux consonnes S et T, il faudrait lire Set le nom que, jusqu'à présent, nous avons lu Sutekh. Le ! de , quelquefois remplacé par + et £16 ne serait donc pas radical, et, par conséquent, Noubti-Set serait la vraie prononciation du cartouche découvert sur le monument de Tanis. Maintenant ne pouvons-nous admettre que, selon les époques et selon les auteurs, un de ces deux noms ait été préféré à l'autre, en d'autres termes que Manéthon ait écrit le nom propre que le Syncelle écrit et le Scholiaste [Greek]? Assurément. L'Asseth du Syncelle et le Saïtès du Scholiaste ne seraient donc, en définitive, que le Noubti-Set de la stèle de l'an 400, et ce serait ce Noubti-Set qui, quatre siècles auparavant, aurait fixé le calendrier parmi les populations asiatiques du Delta. Non pas que cette réforme ait atteint en quoi que ce soit le calendrier égyptien. Quand les Pasteurs s'emparèrent de la basse Égypte, il y eut d'abord chez eux une réaction facile à comprendre contre la civilisation des vaincus. Mais bientôt cette civilisation réagit à son tour contre eux. C'est alors que les Pasteurs s'égyptianisent, qu'ils sculptent dans le granit de Syène des sphinx égyptiens auxquels ils donnent des têtes taillées à leur propre ressemblance, que leurs rois se disent les fils du Soleil; c'est alors aussi qu'Asseth réforme le calendrier imparfait apporté de l'Asie. Ce calendrier ne comprenait sans doute qu'une année de 365 jours. Asseth prend modèle sur l'année sacrée égyptienne, et à ces 365 jours ajoute, tous les quatre ans, un jour complémentaire qui, pour lui, fixe à perpétuité la parfaite concordance des mois avec les travaux [p.180] agricoles. A la vérité, cette année n'est que l'année égyptienne sacrée, sans changement ni altération. Mais les populations qui l'adoptent, tout en lui laissant la dénomination égyptienne de ses mois, lui attachent, comme un souvenir, le nom du roi qui la leur fit connaître. Nous avions donc raison de trouver, jusque dans la fameuse date de l'an 400, un nouvel argument contre l'interprétation qui ferait de la stèle de Sân un monument généalogique. Ramsès n'est pas le descendant de Noubti, il n'est pas même de la race des Hycsos. Le monument d'Avaris serait une sorte de tableau commémoratif de la prise de possession de la couronne par un roi défunt, ancêtre de Ramsès, que son allure générale serait bien différente. En outre, il est certaines formules que ce monument mettrait en usage, d'autres qu'il repousserait. Malgré l'imposante autorité qui l'appuie, écartons donc l'intention généalogique, et cherchons autre part les éléments d'une solution que la stèle elle-même ne contredise plus.

III

L'explication de la stèle de l'an 400 est dans la division de son texte en deux paragraphes indépendants.

Le premier paragraphe est égyptien, et Ramsès seul y est en scène. Le protocole du roi, rédigé avec l'emphase ordinaire, en occupe les quatre premières lignes. Puis vient la phrase sous laquelle se cache la pensée-mère de la stèle: Cette phrase revêt, à la vérité, une forme un peu confuse, et, à première vue, il semble difficile d'en rendre un compte exact. Mais en la rapprochant d'une formule analogue qui fait partie d'un texte gravé sur le monolithe d'Abou-Seyfeh,17 on arrive à lui trouver un sens satisfaisant. Là, le roi Séti, fils de Ramsès I, fait à son tour l'offrande du vin à Horus, seigneur de Mesen,18 comme, à Sân, Ramsès Il fait l'offrande du vin à Sutekh, seigneur d'Avaris. Mais à Abou-Seyfeh, le texte est plus complet et admet un membre de phrase qui est omis à Sân. Voici, dit l'inscription du monolithe, que Sa Majesté a désiré établir le nom de son père Ramsès I devant ce dieu, (afin que ce nom) reste établi pour l'éternité. Les mots [glyphs] devant ce dieu ont donc été suppri- [p.181] mes par le rédacteur de la stèle de l'an 400, et, par conséquent, le passage contesté doit être ainsi restitué: Sa Majesté a ordonné de faire une stèle dé granit au grand nom de ses pères, dans le dessein d'établir (devant Sutekh) nom du père de ses pères et celui de son père Séti. Quelle que soit l'intention de Ramsès en établissant devant le dieu d'Avaris le nom du premier et du dernier de ses aïeux, le sens du monument de Sân devient donc complet, et Sutekh garde, avec le titre de dieu principal de la stèle, son droit à y occuper la place d'attention. Quant à l'objet même que Ramsès a eu en vue en consacrant une stèle sous la formule que nous venons de traduire, il faut, pour le préciser, se rapporter encore ici à d'autres monuments qui ont, avec celui qui nous occupe, une analogie d'origine. Je veux parler de la salle des Ancêtres de Karnak et des deux Tables d'Abydos. Ce qui ressort de l'étude de ces monuments, c'est que l'hommage aux ancêtres est un acte religieux imposé aux rois. A Karnak et à Abydos, Thoutmès III, Séti I et Ramsès II évoquent le souvenir de leurs ancêtres et, faisant un choix parmi eux, leur adressent un hommage collectif. A Sân, la stèle de l'an 400 nous montre le grand conquérant de la XIXe dynastie accomplissant un acte semblable. Seulement, de la longue suite des rois auxquels il succède, Ramsès ne nomme que le dernier, et désigne le premier, Ménès sans doute, par l'expression vague du père de ses pères. Avaris, dernier refuge des Pasteurs pendant la guerre qui se termina si fatalement pour eux, fut prise, on se le rappelle, par Amosis, et remplacée par lui sous le joug égyptien. Mais les rois de la XVIIIe dynastie ne s'occupèrent pas de cicatriser les blessures qu'elle paraît avoir reçues pendant le siège, et, en effet, quelque soin que j'y aie mis, je n'ai pu trouver dans les décombres de la ville la moindre trace de ces rois. Avec Ramsès II, au contraire, Avaris sort de ses ruines. Des pylônes sont construits, le sanctuaire est relevé, quatorze obélisques sont mis debout, les salles sont ornées de splendides colonnes taillées chacune dans un bloc monolithe de près de neuf mètres de hauteur. On dira, sans doute, que la date de cette reconstruction est inconnue mais si on se rappelle qu' Avaris fut, pendant des siècles, le centre du culte de Sutekh; si on se rappelle qu'en l'an 21 de son règne Ramsès conclut avec les Khétas, autres adorateurs de Sutekh, un solennel traité d'alliance qui fut mis sous la protection des dieux des deux pays (Ammon et Phtah d'un côté, Sutekh de l'autre), on sera porté à admettre que c'est à l'époque de cette alliance et de ce traité que Ramsès rebâtit Avaris, et y établit le culte de ce dieu mixte auquel le monument de Sân donne le nom de Su- [p.182] tekh de Ramsès-Meïamoun. Or, à cette occasion, Ramsès fait graver une stèle où il est représenté accomplissant, devant le dieu nouveau, une de ces cérémonies que les lois religieuses imposent aux pharaons. Roi d'Egypte, il s'affirme devant Sutekh de la race des rois qui ont gouverné l'Égypte avant lui et qui, comme lui, ont été proclamés les fils du Soleil. Il n'y a donc plus là d'intention généalogique dans le sens strict du mot. La formule perd de la précision qui lui avait été attribuée, et, en définitive, le premier paragraphe du second registre de notre stèle n'a qu'une portée religieuse, la seule que nous puissions reconnaître à des monuments qui, comme les listes de Karnak et d'Abydos, comme le monolithe d'Abou-Seyfeh, nous montrent des rois s'ajoutant officiellement à la liste de leurs prédécesseurs et se proclamant eux-mêmes, devant un dieu, comme leurs légitimes descendants.

Au second paragraphe, Ramsès disparaît, et nous n'avons plus affaire qu'au gouverneur de Tsar. Cette fois, le texte prend un autre tour, et nous ne pouvons nous empêcher d'y constater l'influence d'une certaine infiltration d'idées asiatiques. Le renouvellement d'une année inconnue amène à Tsar la fête des crocodiles sacrés, peut-être des crocodiles Mako; fils de Set19 une autre fête, celle de la cérémonie d'adoration aux ancêtres, doit être célébrée devant ce même dieu Set, à Sân. Rien d'étonnant, par conséquent, à ce que les deux solennités soient accomplies le même jour. Mais, à Tsar, la panégyrie des crocodiles appartient à un calendrier où cette panégyrie est liée au premier jour de l'an; à Sân, au contraire, la fête de Set prend sa place dans le calendrier religieux suivi pour les fêtes de ce genre. La stèle d'Avaris n'écrira donc ni le 26 Payni, ni même le 1er Thoth; elle écrira le 4 Mésori, qui est la vraie date sacrée de l'inauguration qu'elle rappelle, et elle emploiera l'an . Quant à l'an 400 du roi Noubti, on expliquera la dérogation à la règle que suppose cette date en se reportant aux lieux où la stèle a été gravée. Qu'était, en effet, la ville de Tsar? M. Brugsch la place aux bords du lac Timsah et l'assimile à l'Héroopolis des Grecs. Quelque opinion qu'on embrasse sur cette identification, il est certain que Tsar fut capitale du nôme et était une ville frontière placée sur l'extrême limite de l'Égypte, du côté de l'Asie. N'oublions pas, d'un autre côté 1° que la forme franchement sémitique de son nom indique une ville sinon de fondation étrangère, au moins occupée par une [p.183] population de race non égyptienne, présomption que fortifie la présence constante du bâton des étrangers 6, placé après le groupe qui sert à écrire son nom; 2° qu'il résulte des témoignages combinés de la Bible, des papyrus, et des monuments déjà sortis des fouilles de Sân, que cette partie du Delta oriental était, depuis le temps d'Amosis et principalement sous Ramsès II, occupée par des tribus sémitiques auxquelles la politique des pharaons abandonnait une partie du sol égyptien. Le gouverneur de Tsar résidait donc au chef-lieu d'une province où l'élément asiatique dominait. Ces. étrangers, bien que sujets égyptiens, n'avaient pas complètement oublié leurs traditions nationales, et une de leurs tribus, celle des Hycsos, s'était si peu laissé absorber par les vainqueurs que jusqu'à Méhémet-Ali, ses descendants ont énergiquement refusé certains impôts, et qu'aujourd'hui encore on les entend avec surprise se vanter de n'être pas de la race des pharaons. Pourquoi donc ne verrions-nous pas une date écrite par un gouverneur de Tsar prendre une forme qui n'est pas absolument celle des dates enregistrées par les fonctionnaires égyptiens? Jusqu'ici les monuments datés, trouvés dans la zone sémitique de la basse Égypte, sont si rares que la stèle de Sân peut être citée comme un exemple unique; qui sait ce que seraient les dates révélées par d'autres monuments et en quels termes elles seraient conçues? En thèse générale, l'an 400 du roi Noubti constituerait à Thèbes et à Memphis un problème si extraordinaire qu'on peut douter qu'il se présente jamais la solution du problème nous inquiète moins à Avaris et à Tsar. Là, des populations étrangères qui vivent avec une sorte d'autonomie dans les plaines de la basse Égypte peuvent avoir, conservé, parmi d'autres institutions, celle de leur calendrier national. Quatre cents ans auparavant, un de leurs rois avait doté ces populations d'une forme d'année régulière. Notre stèle célébrera le quatrième anniversaire séculaire de cet événement. A quelque point de vue que le gouverneur de Tsar se place, il fera d'ailleurs un acte de bonne politique en rappelant, devant les adorateurs de Sutekh qui peuplent Avaris, le souvenir d'un personnage qui, à un titre quelconque, leur était précieux. La date de l'an 400 trouve ainsi sa plus naturelle interprétation. Inexplicable en dehors du Delta, elle n'a plus rien qui nous embarrasse du moment où nous nous rappelons sa découverte au milieu dés ruines d' Avaris. Égyptienne dans la première partie de son texte, elle devient, à la seconde, égypto-asiatique comme les populations auxquelles elle est destinée.

[p.184]

En résumé, le jour est maintenant fait sur la stèle de l'an, 400.

Une fête à Sutekh est célébrée dans la province dont Tsar est la capitale et dont probablement Avaris faisait partie. En ce jour de fête, deux personnages viennent rendre leurs hommages au dieu. L'un est Ramsès qui présente ses ancêtres à Sutekh, l'autre est le gouverneur lui-même de la province, qui; plus modeste, fait un simple proscynème à la divinité dont la stèle porte le nom. Mais ce gouverneur a une occasion de faire revivre devant ses administrés un de leurs souvenirs nationaux pourquoi ne la saisirait-il point? Dans l'intention de ceux qui l'ont érigée, la stèle de l'an 400 n'a donc rien à faire directement avec le calendrier. Elle emploie l'année sacrée, parce que la cérémonie qu'elle rappelle a sa date dans l'année sacrée; elle écrit l'an 400 et le roi Noubti, parce que, précisément 400 ans avant, le roi Noubti avait doté de l'année sacrée les populations étrangères auxquelles la stèle était destinée. En. ce qui regarde la généalogie de Ramsès, il faut également, je crois, renoncer à trouver dans le roi Noubti le premier ancêtre du conquérant de la xixe dynastie. Ramsès installe Sutekh sur ses autels restaurés; selon un usage dont on a d'autres exemples, il se fait reconnaître par lui comme le légitime successeur des pharaons. Mais choisir parmi eux et en dresser une liste d'apparat comme à Abydos et à Karnak, c'est s'exposer, en passant par dessus les rois Pasteurs, à faire remarquer précisément par ceux auxquels la stèle s'adresse que leurs rois nationaux sont intentionnellement omis dans la série des souverains légitimes du pays. Ramsès parlera donc, sans y trop appuyer, du premier et du dernier d'entre eux, et c'est Menés et Séti qu'il présentera pour tous les autres à Sutekh. La date de l'an 400, qui, dès l'abord, se plaçait entre la stèle et nous comme un obstacle impossible à franchir, devient ainsi le flambeau qui nous sert à distinguer la vraie signification du monument. Les ruines de Tanis nous ont déjà livré dés sphinx à face humaine, admirables spécimens d'un art que des peuples étrangers, soumis à une influencé égyptienne, ont pu seuls produire dans son ensemble la stèle de l'an 400 n'est pas, en définitive, plus extraordinaire qu'eux. (Voyez à l'Appendice la note B.)

J'aurais voulu depuis longtemps ajouter la stèle de l'an 400 aux monuments que j'essaie de faire connaître aux lecteurs de la Revue. Mais il n'est personne, je pense, qui n'y regarde à deux fois avant d'émettre une opinion qu'on sait déjà ne pas être celle de M. de Rougé. En pareil cas on hésite, puis on finit par se risquer en solli- [p.185] citant tout à la fois l'indulgence du lecteur, et celle de l'illustre auteur de l'Inscription d'Ahmès.

Aug. MARIETTE.

        Béni-Souef, 28 novembre 1864.


APPENDICE

NOTE A. Voyez page 9.Cette distinction est fondamentale. Peut-être des preuves plus nombreuses seraient-elles nécessaires pour établir l'unité de l'année que nous croyons représentée à la fois par et . Mais l'assimilation de à est certaine, et comme est l'expression graphique d'une forme d'année intimement liée au lever de l'étoile Sothis, on voit par là que l'année mise en usage par fa stèle de San sera justement appelée l'année Sothiaque.

Les monuments lui donnent pourtant un autre nom. On sait que le phonétique de + ou £ est [glyphs] Sep, dont le sens fois, vices, n'est pas douteux. D'un autre côté des monuments de toutes les époques nous font connaître un groupe [glyphs] qui est constamment mis en rapport avec le calendrier et dont la traduction première fois, est également hors de contestation. Si le disque + de est celui qu'on retrouve dans l'un des monumentsoù ce disque joue le premier rôle sera ainsi l'an de la première fois. Or cette expression s'applique à des idées cosmogoniques sur lesquelles il serait inopportun de nous étendre. L'an de la première fois, c'est l'an de la première apparition du soleil et iles étoiles. Le jour où le soleil et les étoiles, sous l'effort du démiurge, sortent de la nuit primordiale, les années sont comptées. Ces trois groupes , sont les trois expressions monumentales (qui varient selon l'application qu'on veut en faire) de la véritable année naturelle.20

On remarquera du reste qu'aucun des exemples cités par M. Brugsch, dans ses Matériaux, ne contrarie cette manière de voir. A la page 78, il dit d'Horus; Horus, le bienfaisant, créé à l'année Sep, c'est-à-dire à l'origine [p.186] de l'année sacrée, et les mêmes termes s'appliquent à Thoth. L'expression [glyphs] (p. 77) signifiera un million d'années sacrées. Le groupe qui, dans l'origine, designe l'an de la premiére fois, s'applique aussi, dans un sens plus restreint, au premier jour de cet an et devient, par conséquent, un terme connexe à . La phrase [glyphs] qu'on trouve non-seulement sous Apappus, mais sous Ousertasen 1 (obélisque d'Héliopolis), sous Thoutmès III et sous Ramsès Il, ce qui exclut toute idée de renouvellement d'une ère à longue période, signifiera donc an de la première fois (c'est-à-dire au premier jour de l'an sacré), célébration d'une panégyrie. Les tableaux commémoratifs de Béghé, de Sehel, de Gebel-Silsileh, se traduiront de même au 30 sacré, année de la première fois (c'est-à dire au premier jour de cette année), célébration des panégyries; au 34 sacré, deuxième célébration des panégyries; au 37 sacré, troisième célébration des panégyries, etc., et il sera dit des deux obélisques de la reine Hatasou, à Karnak, qu'ils ont été érigés , ce qui signifie que la fête de leur érection a coïncidé avec le premier de l'an sacré.21

Un curieux passage d'Horapollon, signalé par M. Brugsch (p. 74), vient à l'appui de ces observations. «Si les Égyptiens, dit Horapollon, veulent représenter en écriture l'année future ([Greek]) ils peignent le quart d'une aroure, l'aroure étant une mesure terrestre de cent coudées. S'ils veulent dire année ils se servent de l'expression le quart, puis qu'on ajoute, comme ils prétendent, d'un lever de l'étoile Sothis jusqu'à l'autre lever, le quart d'un jour pour en faire l'année du dieu ([Greek]) composée de 365 jours et un quart.» Sur les parois du tombeau de Ti, à Saqqarah, le champ du défunt est exprimé par le mot [glyphs] (quelquefois avec quatre points dans le cercle), et les bas-reliefs du tombeau de Phtah-hotep, au même lieu, rendent ce mot [glyphs] par (Cf. Todt. ch. 110, lig. 18, etc.). Qui ne voit dans £ ce qu'Horapollon, confondant le double sens champ et fois de ce signe, appelle l'aroure? Qui ne devine dans ou l'année du dieu de cet auteur?

En terminant cette note, je m'empresse de faire remarquer que les [p.187] questions de détail qui viennent d'être soulevées ne diminuent en rien la valeur des beaux résultats consignés par M. Brugsch dans ses Matériaux. La tentative hardie que M. Brugsch avait faite autrefois sur la géographie vient d'être renouvelée par lui sur le calendrier. Selon le système exposé par le savant prussien et modifié par les observations qui précèdent, les Égyptiens auraient employé simultanément plusieurs formes d'années, et ils auraient principalement fait usage de deux de ces formes, comprenant toutes deux des années fixes de 365 jours et un quart. L'une, d'un emploi très-rare, est l'année sacrée, qui répond sur les monuments à l'autre, très-fréquente, est l'année civile, que représentent et conjecturalement le . La première commence au lever héliaque de Sothis; le 1er Thoth de la seconde est une quarantaine de jours plus tard. L'une est surtout datée au moyen de ce que lli. Brugsch a appelé les éponymies; l'autre ne comprend que les mois comptés par tétraménies. Enfin l'année dont le commencement est écrit est celle que les monuments nomment d'une manière générale et qui, adaptée au calendrier, nécessite l'emploi de ; elle est ainsi l'année par excellence, et le cercle £ qui sert à écrire le mot fois en symbolise les révolutions. Quant à l'année elle sera, dans le cas où s'y appliquerait, la première année historique; elle sera, par opposition à l'année du dieu, l'année civile, contemporaine du premier roi. Dans aucun de ces calendriers, les monuments (autant du moins que nous savons les interpréter) ne signalent d'ailleurs les années bissextiles à notre attention.

Telles sont les deux seules formes d'années que, jusqu'à présent, les inscriptions hiéroglyphiques nous aient fait connaître.

NOTE B. Voyez page 16.Cet article était rédigé, mis au net et prêt à être expédié à la Revue quand le numéro de décembre de ce recueil m'a apporté le Mémoire publié par Al. Vincent sous le titre d'Observations relatives ci la note de M. le vicomte de Rougé sur le calendrier et les dates égyptiennes (Revue archéologique, p. 488).

Je n'ai pas besoin de dire que j'ai lu le Mémoire de M. Vincent avec toute l'attention qu'il mérite; mais j'ai le regret d'ajouter qu'après un nouvel examen des questions, je regarde comme impossible de donner raison au savant académicien, soit sur le sens propre de la stèle de l'an 400, soit sur les données chronologiques qu'on en peut tirer. Les textes égyptiens ont, sur ces deux points, toute la précision désirable. Au risque de quelques redites, j'y vais revenir en aussi peu de mots que possible.

[p.188]

Les monuments nous font connaître un groupe qui, dans son ensemble, désigne un grand cycle qu'on pourrait appeler l'ère du monde, et qui, dans un sens plus restreint, s'applique aux années de ce cycle. Les dates prises dans cette année sont exprimées par . Ce que M. Brugsch appellerait l'éponymie de cette même année est écrit C'est l'année sacrée.Qu'elle commençât avec le lever héliaque de Sothis, à l'époque où l'Égypte fêtait, non la première crue réelle du Nil, mais sa crue en quelque sorte constatée et officielle, rien n'est plus évident et on en trouvera la preuve non-seulement dans les écrivains grecs et latins, mais encore dans les textes hiéroglyphiques. Tu te lèves rayonnant comme Isis-Sothis au firmament le matin du commencement dé l'année sacrée () dit une inscription gravée sur les murs du Ramesséum, à Thèbes (Matériaux, p. 29). A ces preuves et à d'autres qu'énumère M. Brugsch, je joindrai les deux suivantes. A Denderah, on dit d'Hathor: [glyphs] elle fait venir l'eau du Nil au commencement de l'année sacrée, et autre part: l'eau dit Nil arrive [glyphs] au temps de l'année sacrée.22 L'année £ sera donc l'année caniculaire des anciens, celle qui, au témoignage de Strabon, d'Horapollon, de Dion Cassius, de Pline, était composée de 365 jours et un quart et servait à former la période embolismique de quatre ans. Nous trouvons cette année en usage dès le règne d'Apappus, et rien ne fait soupçonner qu'elle n'ait pas été instituée plus tôt.

Parallèlement à l'année sacrée marchait. l'année civile, ou historique. Quand les Égyptiens employaient cette seconde année, ils en avertissaient en écrivant la date, non mais . Celle-ci n'avait aucun rapport avec Sothis, et son point d'attache est inconnu. Ce que nous en savons, c'est que d'Apappus à Auguste, c'est-à-dire en 30 ou 35 siècles, son 1er Thoth s'est déplacé de trois jours par rapport au 1er Thoth sacré. Il résulte en effet de l'étude des monuments que, sous Apappus, le 27 Epiphi de l'année civile correspondait au 1er Thoth de l'année religieuse; et que sous Thoutmès III le lever de Sothis, je veux dire ce même 1er Thoth, tomba le 28 Epiphi. Si, comme il est probable, la fête mentionnée dans l'inscription qui nous fournit ce nouveau renseignement est la première des fêtes qu'on célébrait pendant cinq jours à Ammon, nous trouverons à la XXIe dynastie le 29 Epiphi en concordance avec cette fête, dont le com- [p.189] mencement se célèbre précisément encore le 1er Thoth. Enfin nous lisons dans Horapollon que le mondé a été créé le 29. Quel est le sens de cette affirmation? Ne s'agit-il pas ici du 29 Epiphi, et par cette date qu'il emprunte au calendrier civil Horapollon ne désigne-t-il pas le 1er Thoth correspondant de l'année sacrée? autre preuve de la justesse de nos observations sur le sens du groupe l'année de la première fois, l'année de l'apparition du monde? En d'autres termes, au temps voisin de l'ère chrétienne, le 29 Epiphi n'était-il pas pour cette époque ce que le 27 du même mois avait été pour Apappus? A la rigueur, nos deux années, sacrée et civile, ne se sont donc pas toujours maintenues dans un parallélisme constant, et quand, pour des raisons inconnues, le 1er Thoth de l'année civile restait immobile, le fer Thoth de l'année sacrée avançait en trente siècles de trois jours, ce qui nous montre que le 1er Thoth était, non pas un jour théorique, mais un jour fixé d'après l'observation réelle de Sothis. Quoi qu'il en soit, en même temps que l'année Sep, les Égyptiens employaient une seconde année plus spécialement réservée aux usages civils et tout aussi fixe que l'autre. Si l'année Sep commence au 20 juillet, celle-ci aura son point initial, sous Auguste, au 29 août, et c'est ainsi qu'elle deviendra le type de l'année Alexandrine. Quant à la question de savoir si le groupe s'applique à cette année historique comme s'applique à l'année divine, nous ne possédons encore aucune preuve tirée de l'interprétation des légendes gravées sur les monuments qui nous permette de nous prononcer définitivement dans un sens ou dans l'autre.

En somme, les deux années, qu'on. rencontre sur les monuments, je devrais dire les deux seules années que nous connaissions jusqu'à pré- sent, sont toutes deux fixes et ne diffèrent que par leur commencement. Par conséquent, il n'y a pas d'années vagues de 365 jours; il n'y a pas d'ère sothiaque. Non pas que cette ère n'ait pas été usitée par les Égyptiens mais nous ne l'avons pas encore trouvée. Si l'Égypte a connu l'année de 365 jours et un quart, à plus forte raison l'année de 365 jours lui a-t-elle été révélée. Toute la question est de savoir si elle en a conservé l'usage. En ce qui regarde la stèle de l'an 400, nous aurions tort de lui demander des renseignements qu'elle ne peut pas nous donner. Au lieu d'être empruntée au calendrier sacré, la date qu'elle porte serait tirée de ce calendrier à l'usage de tous, calendrier que nous avons appelé calendrier civil, que nous n'aurions encore rien à y découvrir. Il est acquis maintenant à la science que dans tous nos calculs pour asseoir les dynasties, nous avons 400 ans à compter entre une année inconnue de Ramsès II et une autre année inconnue d'un roi pasteur appelé Noubti; rien au delà.23

[p.190]

Je terminerai par une dernière observation.

On a vu que les deux cartouches attribués à un roi, d'ailleurs nouveau, qui appartient à la dynastie des Pasteurs, sont composés assez singulièrement avec les seuls noms et titres du dieu Sutekh. Mais ces cartouches ne seraient-ils pas ceux du dieu Sutekh lui-même, considéré alors comme dynastie, et prenant, à la manière d'Osiris et d'autres dieux, le cartouche et le titre de roi de la Haute et de la Basse-Égypte? L'an 400 de Noubti serait alors l'an 400 du dieu Sutekh, et Sutekh jouerait ici, par rapport au commencement de l'année sacrée des Asiatiques du Delta, le rôle que joue Phrè par rapport au commencement de l'année sacrée des Égyptiens. En un mot, la stèle de San serait datée, comme d'autres monuments, de l'ère du dieu, avec cette différence que le dieu serait ici Sutekh. En vain dira-t-on que les monuments ne nous montrent jamais un dieu aimé par un autre dieu, et que la stèle donne à Noubti le titre d'aimé d'Armcachis, ce qui prouverait que ce nom propre est celui d'un roi: à cela je répondrai que sur un des murs du temple de Chons à Thèbes, on trouve une représentation où ce même Dieu Noubti est nommé l'aimé du soleil (Denkm., III, 246). A l'interprétation résumée ci-dessus, il faudrait donc substituer celle-ci, qui tout au moins a l'avantage d'être simple et de nous expliquer le disque marqué qu'on trouve quelquefois après le nom de Sutekh. Remarquons bien cependant 1° que la légende royale est suivie des mots celui qui existe pour le temps et l'éternité, qui ne s'appliquent jamais à un dieu 2° que, bien qu'un nom de dieu enfermé dans un cartouche avec l'abeille et le roseau pour préfixe soit fréquent, jamais on ne trouvera un dieu prenant les deux cartouches et se donnant le titre de fils du soleil qu'il aime. Les noms et titres Set-aa-pehti Noubti-Set n'appartiendraient, par conséquent, à un dieu, que si la stèle de San nous donnait cet ensemble dans un seul cartouche; si elle faisait précéder ce cartouche du seul titre de roi de la Haute et de la Basse-Égypte; si elle supprimait les mots celui qui existe pour le temps et l'éternité. Toute tentante qu'elle soit, il faut donc, en résumé, renoncer à l'attribution des deux cartouches de Sân au dieu national des Hycsos.


NOTES

1. Voy. Revue archéologique, février 1864.
2. Comme on trouve autre part l'Ammon, le Phtah, le Toum, l'Horus de Ramsès-Méiamoun.
3. Je me conforme ici à la tradition du tsadé hébreu. L'articulation égyptienne qui commence le nom propre que nous écrivons Tsar est en effet celle que les Livres saints ont toujours rendue par צ.
4. . Traduction douteuse. A Abydos et à Medinet-Abou, des scènes sculptées sur les murs des chambres nous montrent des prêtres immolant des victimes. Deux d'entre eux dépouillent l'animal et offrent au dieu les parties choisies; au-dessus de la tête est le seul titre . Nous traduirons donc sacrificateur. La lecture du groupe conduit d'ailleurs à un sens analogue. Le signe se décompose, en [glyph] effet, en dont la prononciation heb n'est pas contestée, et en [glyph], qu'il ne faut confondre ni avec [glyph], ni avec [glyph] et dont la lecture kher est certifiée par plusieurs exemples, entre autres par le nom du décan que les hiéroglyphes écrivent [glyphs] et qu'Héphæstion a transcrit [Greek]. Or, dans cette lecture Kher-heb; n'est-il pas possible de retrouver le [Greek] des Grecs (KHoL-Heb=[Greek])? Les Cholchytes étaient, comme on le sait, des prêtres chargés plus spécialement, dans l'embaumement des momies, de l'incision des chairs, et leurs fonctions, appliquées au service intérieur des temples, seraient celles de sacrificateurs.
5. Sân devrait être écrit Tsân par la raison qui nous a fait écrire Tsnr, puisque l'articulation qui commence ces deux noms géographiques est la même. Pour ne pas introduire une forme inusitée dans un travail qui a surtout besoin de clarté, je me sers de la transcription la plus généralement suivie.
6. De ces deux Tables, l'une est nouvelle et provient de nos dernières fouilles dans le grand temple d'Abydos. Un des prochains numéros de la Revue contiendra un travail sur ce monument plus complet et plus intéressant que la Table de Saqqarah.
7. Voy. par exemple, Denkm., III, 16 et 81.
8. Matériaux pour servir à la reconstruction du calendrier des anciens Égyptiens. Leipzig, 1864.
9. Comparez Champollion, Monuments, t. 2, pl. 115, 116, 118, Notices descriptives, p. 162, 252, Lepsius, Denkm., III, 175. Les années qui, au temps de Ramsès II, sont inscrites sur les monuments avec la mention sont les suivantes 30, 34, 37 et 40. On voit de suite que si cette mention se rapportait aux années bissextiles; pour aurions 30, 34, 38 et 42. Nous remarquerons en outre que l'an 34, indiqué comme bissextile à Béghi, à Sehel, à Gebel-Silsileh (voy. plus haut), est non bissextile à Ibsamboul (Denkm. III, 196), et que l'an 2; qui, si l'an 30 est bissextile, devrait t'être aussi, porte au contraire à Assouan (Denkm., III, 175).
10. Voyez Champollion et Denkm., note précédente. La préposition [glyphs] qu'on trouve à Gebel-Silsileh (Champollion, Mon., t. 2, pl. 116, 118) est la marque du génitif, et la phrase est loin d'avoir le sens qu'elle aurait si le mot essentiel de la formule q était exprimé. Selon une autre inscription de Gebel-Silsileh (Champollion, Mon., t. 2, p. 119), une 6e panégyrie a été célébrée en l'an 45 de Ràmsès, et on trouve cette fois [glyphs]. Mais la date est empruntée à l'année graphiquement par .
11. Matériaux, p. 83.
12. Matériaux, p. 22.
13. Remarquons en passant que le 26 Payni civil oscille entre le 16 et le 20 juin de l'année julienne, et que nous sommes là bien près à la fois du solstice d'été et de la première crue du Nil.
14. Voyez à l'Appendice la note A.
15. Peut-être parce qu'elle s'applique à un calendrier encore à découvrir.
16. Voy. Brugsch, Géographie, et Chabas, Mélanges égyptologiques, 2e série.
17. Voy. Prisse, Monuments, pl. XIX, 3.
18. [Glyphs] La lecture [glyphs] est certifiée par un grand nombre de variantes, gravées sur les murs du temple d'Edfou.
19. Chabas, Papyrus Harris, p. 37, 88, 90.
20. Schou est le dieu qui supporte la voûte du ciel où circulent le soleil et les étoiles. Aussi est-il nommé le dieu de l'année Sep.
21. Effectivement, l'obélisque ayant été achevé le 30 Mésori et la fête de l'inauguration ayant eu lieu le 1er Thoth, il n'y a entre ces deux événements que les cinq épagomènes. Nouvelle preuve de l'excellence de notre interprétation du groupe .
22. Horapollon prétend en effet que les Égyptiens, voulant désigner l'année, peignaient un vautour.
23. Je relis mon travail, écrit un peu à la hâte sur un bateau en marche, et je m'aperçois que la question de l'hommage aux ancêtres est partout confusément traitée. Tantôt Ramsès se fait reconnaitre par Sutekh comme le descendant des rois qu'il désigne; tantôt il présente ces mêmes rois au dieu; tantôt c'est à eux qu'il adresse ses prières. Le vrai sens de la dédicace est compris dans la formule même qu'emploie la stèle Ramsès établit devant Sutekh le nom de ses prédécesseurs afin que ce nom, par la vertu du dieu, reste stable pour l'éternité. J'aurai du reste occasion de revenir sur ce point en traitant bientôt de la nouvelle Table d'Abydos.