MISSIONS EVANGELIGUES

INDE BRITANNIQUE
JOURNAL D’UNE EXCURSION MISSIONNAIRE



Le départ.—Une prédication.—L’Apollon des Indous.—Superstitions indigènes.—Discussion avec un brahmine.—Le dieu Krishna.—Distribution de livres religieuse.—Quelques groupes bien occupés.—Un tumulte.—La Lucine des Indous.

L'Inde, avec ses 150 millions d'habitants encore presque tons plongés dans la nuit du paganisme, est un champ mis- [p.135] sionnaire trop considérable pour que nos lecteurs pussent s'étonner d'être invites si souvent a nous y suivre. Nous avons, dans notre dernière livraison, jeté un coup d'œil rapide sur l'ensemble et sur les résultats des beaux travaux qu'y poursuivent les messagers de l'Evangile; les détails que l'on va lire sent d’un genre tout différent. C'est le simple récit d'une tournée d'évangélisation faite à travers des populations qui, sans connaitre encore le christianisme, semblent en subir déjà l'influence et en pressentir le prochain triomphe. Cette relation nous a paru mériter à plusieurs titres la place que nous lui donnons dans ce recueil. Elle dépeint l'un des caractères que la prédication chrétienne a revêtus dans l'Inde; elle donne, sur les habitudes et sur les superstitions du pays, de curieux renseignements, et enfin elle porte le nom d'un missionnaire bien connu de tous les amis des Missions, M. Lacroix, de Calcutta. Nous nous bornons a traduire, en abrégeant quelques passages.

«Dans le courant de l'année dernière, dit M. Lacroix, j'avais formé, avec mon excellent ami le révérend J. Weitbrecht; missionnaire de la Société épiscopale à Burdwan, le projet de consacrer le mois de janvier 1851 à visiter les nombreuses viles et les villages indous des districts de Houghly et de Burdwan. Cette contrée, que traverse la route qui conduit à Jaggernath, avait pour nous un attrait particulier: à une ou deux exceptions près, jamais missionnaire n'y avait encore annoncé la bonne nouvelle du salut en Christ.

Parti en conséquence de Calcutta, le 3 janvier, je rejoignis M. Weitbrecht et, le 6, nous quittâmes ensemble la station de Burdwan. Deux aides—missionnaires évangélistes nous accompagnaient. Quatre charrettes attelées de bœufs portaient le bagage indispensable dans un voyage de ce genre: une tente, nos Livres saints et nos traités religieux, des habits de rechange, quelques ustensiles de cuisine et des provisions de bouche. Nous avons voyage tantôt a pied, tantôt en palanquin, [p.136] ce dernier véhicule nous servant en même temps de lit pour la nuit. Notre excursion a duré a peu près un mois, durant lequel il nous a été donné de visiter dix-sept villes populeuses et un grand nombre de villages, de prêcher la parole devant une foule d'auditeurs divers et de faire une abondante distribution de livres religieux (environ 50 Nouveaux Testaments anglais ou bengalis, 1,500 Evangiles séparés et 4,000 Traités). Les bénédictions dont Dieu m'a comblé dans ce voyage m'ont pénétré d'une profonde reconnaissance. Des conversions immédiates n'en out pas été le résultat; mais j'en suis revenu avec cette conviction que nous avions fait, dans une certaine mesure, l'œuvre de Jean-Baptiste, c'est-à-dire préparé le terrain et marché, pour les indigènes de ces districts, devant le Sauveur adorable dont Dieu ne saurait manquer de leur faire bientôt connaitre le glorieux message d’amour.

Journal du voyage.—8 janvier.—Laissant notre tente dans un petit village prés de la grande route, nous gagnâmes à travers champs une ville considérable nommée Gopalpore, et située a trois mules environ dans les terres. Arrives les nous primes chacun une direction différente, dans le but de faire entendre la parole sainte à un plus grand nombre d'âmes. Après avoir, pour ma part, parcouru plusieurs rues, j'arrivai sur une place assez vaste, au milieu de laquelle se trouvait un tronc d’arbre. Je m'en 65 un siège et ne tardai pas a me voir entouré d’indigènes a mine respectable, parmi lesquels je remarquai plusieurs brahmines. On me demanda dans quel but je venais visiter la ville. Je répondis que j’étais un prédicateur de la religion chrétienne, et que mon intention était de leur parler de cette religion, s'ils voulaient bien m'écouter quelques instants. Tous ayant répondu affirmativement, je commençai par leur demander quels dieux ils adoraient et sur quels fondements reposaient leurs espérances de salut. A cette question, les uns nommèrent Sciva, les autres Krishna, Dourga, et plusieurs autres dieux non moins célèbres chez les [p.137] indous pour assurer a leurs adorateurs la rémission de leurs péchés. Après les avoir écoutés, je pris pour texte ces paroles: Dieu est esprit, et il faut que ceux qui l'adorent, l'adorent en esprit ci en vérité; puis, démontrant la vanité et le crime de l'idolâtrie, j'établis que le Dieu des chrétiens est soul digne de nos adorations, et que Jésus-Christ est le seul Sauveur qui ait reçu d'en-haut le pouvoir d'expier les péchés des hommes.

Ecouté avec l'attention la plus soutenue, j'eus, après mon discours, le plaisir de m’entendre adresser des questions qui me prouvèrent que j'ais été bien compris. Lun me dit: «Vos accusations contre Siva, Krishna et Kali sont justes. Les imerfections et les passions dépravées aux quelles ces personnages étaient assujettis, démontrent clairement que nous avons tort de les invoquer comme des dieux; mais qu'avez vous à dire contre Soorjo-Deb (l'Apollon indou, le soleil)? Celui-là du moins est sans défaut, et nous pouvons sans crainte le reconnaitre pour un dieu.—Hélas! répondis-je, pas plus celui-là que les autres, car vos Schasters (livres sacrés) racontent de lui des choses très peu divines.» Et là-dessus je leur racontai l'histoire bien connue des dents do Soorjo-Deb:—comment, à la fête de Dokkyo, Siva, irrité contre lui, les lui avait brisées d'un coup de poing, et comment depuis tous les indous, regardant leur Apollon comme privé de ses dents, ne lui offrent plus quo du riz cuit dans du lait, afin de lui épargner le travail de la mastication. Cette histoire produisit l'effet quo j'en avais attendu: elle ferma la bouche à mon interlocuteur, et j'entendis l'un des assistants dire à ses voisins: «Ce serait mutile que de vouloir discuter avec cet Européen; il connait trop bien ce qui concerne notre religion. On volt par cet incident combien il importe qu'un missionnaire ait étudié à fond la mythologie païenne. Cette connaissance est me source d'arguments, et ne pas l'acquérir est se priver d'une arme puissante pour livrer avec succès les combats du Seigneur coutre l'ignorance et la superstition.

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Cet entretien terminé, je distribuai des Evangiles et des Traités que mes auditeurs acceptèrent avec le plus vif empressement. Un jeune homme a qui j'en avais remis un, eut recours à la ruse pour tâcher d’en obtenir un second. Sa demeure était, a ce qu’il parait, peu éloignée; il y courut, changea de vêtement et revint tendre la main avec las autres; mais s'il avait espéré que je ne le reconnaitrais pas, son attente fut déçue. Sous un rapport, cet acte ne me déplut pas, car il témoignait d'un vif désir de posséder nos brochures; mais je n'en crus pas moins devoir lui infliger un blâme sévère: je dis, en conséquence, a son auteur, qu'il m'était impossible de récompenser la duplicité d'un homme dont la conduite était si peu conforme à la religion que je venais d'annoncer, religion de justice et qui défend le mensonge, de quelque nature qu'il soit. Cette leçon, loin d'être mat prise par las assistants, me parut au contraire faire sur eux une excellente impression. Il était bon do leur faire comprendre ainsi que le christianisme n'est pas une vaine théorie, mais qu'il impose à ses sectateurs une conduite conséquente et pure de toute fraude.

Quelques instants âpres, M. Weitbrecht, qui avait aussi, dans un autre quartier de la ville, réussi à s'entourer d'un nombreux auditoire, vint me rejoindre, et, comma il se faisait tard, nous reprîmes ensemble le chemin du village où était restée notre tente. En chemin nous vîmes un exemple curieux de la superstition qui règne encore dans ces contrées. Comme nous passions devant une maison de bonne apparence, deux femmes âgées en sortirent avec précipitation et se mirent a nous regarder avec une attention tellement marquée, que nous ne pûmes nous empêcher de leur en demander le motif. Elles nous répondirent que nous étions les premiers Européens qu'elles eussent jamais vus, et qu'en contemplant ainsi des membres de la race qui domine sur le pays, elles espéraient gagner l'expiation de leurs péchés. Pauvres femmes! Nous tâchâmes de leur faire comprendre qu'un regard jeté [p.139] sur de misérables pécheurs comme nous ne pouvait rien pour la purification de leurs âmes, et nous ne les quittâmes pas sans les entretenir de ce grand Dieu et sent Sauveur que nous venions d'annoncer a leurs concitoyens.

Le fait est qu’en beaucoup de lieux, des multitudes d'Indous sont arrives jusqu'à ce jour sans voir le visage, je ne dis pas seulement d'un missionnaire, mais même d'un Européen, et qu'ils s'en font souvent les idées les plus étranges. Il y a quelques années qu'un pundit me divertit beaucoup en me racontant les impressions remportées dans son village par un habitant de la grande jongle de Lishenpore, qui revenait de l'établissement militaire de Bancoorah. Les gens du village le questionnaient sur le compte des Européens qu'il avait vus: «Les Européens, leur répondit-il, ressemblent tout-a-fait a des hommes.» Et ce renseignement surprit beaucoup les pauvres gens. Ils s'étaient figure, sans doute, que les Européens n'appartenaient pas a l'espèce humaine; peut-être les regardaient-ils, a l'instar des Chinois, comme une race supérieure de singes, ou comme une race de démons.

9 janvier.—A la suite d'une prédication dans la ville de Kytie, je fus agréablement surpris de trouver parmi mes auditeurs tin jeune homme qui parlait l'anglais très couramment. J’appris de sa bouche qu'il avait été élevé dans l'institution de la Société des Missions de Londres a Bhowampore. Il me parla de son ancien maitre, M. Mullens, dans les termes de la plus vive reconnaissance, et ajouta que non seulement il conservait un profond respect pour l'Evangile, mais qu'il avait garde l'habitude den lire tous les jours quelques passages. Ainsi, sans avoir fait profession ile la foi, ce jeune Indou était favorablement dispose envers le christianisme. Il ne se fit, du reste, aucun scrupule de déclarer a haute voix, devant ses compatriotes réunis pour m'entendre, qu'il n'avait plus aucune espèce de confiance dans le pouvoir des idoles. On comprendra la joie que nous fit éprouver cette rencontre: elle nous donnait, [p.140] a une grande distance de Calcutta, la certitude que nos travaux pour l'éducation de la jeunesse indoue ne restent pan sans fruits, et que tôt ou tard us tourneront a l'avancement du règne de la vérité.

10 janvier.—En arrivant, vers midi, sur l'emplacement d'un vaste marché nommé Ek-Lokky, nous y trouvâmes une multitude de gens très affairés. Pour n'être pan interrompus par les mule bruits discordants ou confus du bazar, nous allâmes, M. Weitbrecht et moi, nous établir, chacun de notre côte, a une petite distance de là. A peine fus-je installé a mon poste, qu’un bon nombre d'auditeurs s'amassa autour de moi. Un marchand ambulant vendait auprès de nous des drogues médicinales. J’en pris occasion de parler de Jésus comme du grand médecin des Ames; car j’ai reconnu par maintes expériences l'excellence de cette méthode, employée par le Sauveur lui-même, d'introduire les sujets religieux au moyen d'un évènement qui se passe ou d’un objet que les assistants out sous les yeux. L'attention avec laquelle je fus écouté me prouva que j'avais intéressé mon auditoire; et, comme toujours, les livres que j'offris ensuite furent acceptes avec ardeur. Plusieurs personnes qui n'en purent avoir nous suivirent même jusque dans notre tente dans l'espoir d'être plus heureuses. Parmi elles se trouvait un marchand d'un aspect respectable, pour qui le christianisme n'était pan une chose entièrement nouvelle. Appelé souvent a Calcutta par les affaires de son ce, il y avait, a diverses fois, entendu den missionnaires, et en avait rapporté le désir d'apprendre a mieux connaitre le Dieu des chrétiens. Les faits do ce genre sont loin d'être rares. Ils expliquent comment, dans des districts que n’a jamais parcourus aucun missionnaire, il existe I peine tin village ou un hameau ou le nom de Christ et les principales notions de la foi chrétienne n'aient pas pénétré. Ils démontrent aussi l'importance de Calcutta comme centre d'activité missionnaire et l'immense influence que cette ville [p.141] exerce sur les pays adjacents. Oh! que le nombre des messagers de la bonne nouvelle ne pout-il y être au moins décuplé!

Du reste, to marchand dont je viens de parler nous donna un curieux échantillon de la puissance des superstitions qui obscurcissent l'esprit des Indous. Au moment où il se levait de terre pour prendre congé de nous, il heurta de sa tête l'une des cordes qui fixaient notre tente au sot, et aussitôt nous le vîmes se rasseoir. C'était, nous dit-il, un sinistre présage quo de se heurter contre un objet quelconque en se disposant a quitter un endroit. Nous essayâmes de lui faire comprendre l'absurdité d'une pareille appréhension, mais, hélas! avec bien peu de succès apparent, car quand, au bout d’un moment, il se leva do nouveau pour partir, ce fut avec les plus minutieuses précautions pour éviter tout contact de mauvais augure, et ce fut avec une évidente satisfaction qu'après y avoir réussi, il nous dit qu'il allait maintenant reprendre sans crainte le chemin do sa demeure. Tels sont les Indous; mile préjugés de ce genre les dominent et souvent leur causent do graves préjudices. C'est, au commencement d'un voyage ou au début d'une entreprise, un présage funeste que d'entendre le cri du lézard de maison, connu dans le pays sous le nom de tiktiki. C'en est un autre que d'être rappelé par une personne que l'on vient do quitter. J'ai vu moi-même un jeune brahmine renoncer a une place très avantageuse que je lui avais procurée dans une bonne maison, comme maître de langue bengali, uniquement parce que, ayant oublié de lui donner quelques directions, je l'avais rappelé au moment où il sortait de mon cabinet. Le christianisme soul pourra déraciner ces superstitions sucées avec le lait maternel; et je suis heureux de pouvoir dire qu’il l'a déjà fait, en très grande partie du moins, chez tous ceux qui ont subi son influence salutaire.

12 janvier.—Ce jour étant un dimanche, nous le pas [p.142] sâmes à Kamarpookoor. Le matin, nos porteurs et nos conducteurs se réunirent sous un arbre ou nous tour adressâmes de simples exhortations relatives au salut de leur âme. Rentrés dans notre tente, nous y vîmes affluer une foule de visiteurs accourus soit de la ville, soit des environs, pour nous demander des livres. Nous leur en donnâmes largement, en y joignant quelques paroles propres à en expliquer le contenu et à en faciliter la lecture.

Dans l'après-midi, M. Weitbrecht ails parcourir la ville. Resté seul près de la tente, je me vis bientôt entouré d'Indous. Deux cent cinquante personnes an moins étaient assises en demi-cercle sur l'herbe. Je me mis à les entretenir du grand sujet de l'éternité et de la nécessité de s'y préparer sérieusement. Le Décalogue, sommairement expliqué, me servit à démontrer que nul homme n'est exempt de péché. Nul ne contredisant à cette vérité, j'exposai le plan de noire rédemption par la mort de Jésus-Christ, et de la régénération de nos âmes par le Saint-Esprit. Quoique ces choses fussent entièrement nouvelles pour tons les assistants, ils me parurent les avoir comprises. Un brahmine sent, homme d'un certain âge, osa prendre la défense de l'indouisme. A l'entendre, les Indous possédaient des moyens de saint parfaitement suffisants, et n'avaient, en conséquence, aucun besoin de Jésus-Christ, qui pouvait être un excellent Sauveur pour des Européens, mais non pour des Indous. Pour rétorquer cet argument, je demandai au brahmine à queue divinité particulière il rendait ses hommages religieux. Il me répondit qu’appartenant à la secte des Voishnobs, il honorait spécialement Vishnou ou Krishna, et que c'était avec une entière confiance qu'il attendait do ce dieu la délivrance du péché et do ses suites. Sur celle réponse, je lui demandai s'il pensait qu'un aveugle fut un hon guide pour un autre aveugle, ou qu'un homme souffrant lui-même d'une maladie put raisonnablement prétendre à guérir les autres du memo mat:—«Non, certes, non, s'écria [p.143] l'Indou.—Eh bien! repris-je, si le péché est la maladie dont souffrent toutes les âmes, comment voulez-vous que Krishna les en guérisse? Vous savez tout aussi bien que moi que ce prétendu dieu était lui-même le misérable esclave des passions et des convoitises les plus criminelles. Et sans m'arrêter, je rappelai quelques-unes des énormes dissolutions que los Schasters lui attribuent. Ces citations étaient écrasantes. Cependant mon antagoniste ne se tut pas encore (un brahmine qui discute ne s'avoue vaincu que dans des cas extrêmement rares; quand il est a bout d'arguments, il veut au moins avoir le dernier mot); mais ses réponses devinrent si subtiles et si évidemment sophistiques, que quelques-uns de nos auditeurs los plus intelligents commencèrent à murmurer en signe de mécontentement; alors le brahmine prit son parti: Monsieur, me dit-il, la nuit approche; je ne saurais rester id plus long temps. «Et il se retira. Voici, du reste, comment il avait essaye de réfuter mon attaque contre sa divinité favorite. Suivant lui, Radha, ha principale maitresse de Krishna, et les seize mule laitières que les Schasters lui donnent pour concubines, ne l'étaient devenues que parce que, adoratrices dévouées de ce dieu, elles lui avaient instamment demandé de les prendre pour femmes, et qu'il n'aurait pas été convenable que des prières si ferventes restassent inexaucées. On comprend qu'il ne m'avait pas été difficile do répondre a un pareil argument, et mes auditeurs avaient eux-mêmes parfaitement compris que si Dieu exauce ceux qui lui demandent des choses conformes a sa volonté, il était tout à la fois absurde et blasphématoire d'avancer qu’il pout accorder la même faveur à des êtres dépravés lui demandant de les aider à commettre l'iniquité.

Le brahmine parti, tout l'auditoire se précipita vers moi pour avoir des livres. Il en résulta une telle presse, que je craignis de vous notre tente renversée par la foule. Pour l'éviter, je pris un paquet de brochures et m'en allai les distribuer à quelque distance; mais alors ce fut sur moi que la [p.144] pression s'exerça. J'eus tonics les peines du monde a rester debout jusqu'à la fin de ma distribution.

Dans la soirée, au moment même où nous allions nous livrer au repos, deux hommes pénétrèrent jusqu'à nous: c'étaient le père et le fils, et ils venaient d'un village situé a plus de huit mules de distance. Le bruit de notre arrivée, nous dirent-ils, s'était répandu dans leur village, et aussitôt ils s'étaient mis en route dans l'espoir d'obtenir de nous quelques-uns de nos livres. Tant d'empressement et line telle distance franchie ne pouvaient pas rester sans récompense. Nous donne mes a visiteurs ce qu'ils étaient venus solliciter de nous, et les congédiâmes par quelques paroles d'encouragement qu'ils écoutèrent avec tonics les marques d'un vu intérêt.

13 janvier.—Vers onze heures du matin, nous atteignîmes Hadjipore, ville qui contient 4 ou 5,000 habitants. Suivant noire usage, nous dressâmes notre tente en dehors de la porte, a l'ombre d'un arbre immense, et nous allâmes ensuite prêcher séparément dans la ville. Chacun de nous eut un auditoire d'au moins quatre cents personnes. Jamais missionnaire n'avait encore visité cette localité; de sorte que l'Evangile se présentait à l'esprit de nos auditeurs avec tout l'attrait de la nouveauté. L'attention lut profonde, ci l'empressement a recevoir nos livres très grand. Heureux les missionnaires de l'Inde, si l'intérêt excite par leurs paroles était toujours aussi permanent qu’il est prompt a se manifester!

Au moment ou nous finissions de prêcher, de gros nuages amoncelés à l'horizon nous annoncèrent un orage prochain. Nous courûmes aussitôt vers noire tente, non pour nous y mettre a couvert, car elle était trop légère pour résister a une tempête, mais afin de la plier, de la charger sur sa charrette, et de rentrer ensuite en ville pour y chercher un abri. Nous eûmes le bonheur d’en trouver un dans un serai, espèce de petite butte construite en terre et destinée a servir de refuge aux pèlerins qui se rendent a Jaggernath. Il n'y avait là que [p.145] quelques chambres horriblement malpropres et dépourvues de toute espèce de meubles; mais nous n'eûmes pas moins a remercier Dieu de nous avoir ouvert cette retraite. A peine avions-nous achevé d'y transporter nos effets, quo de violents coups do tonnerre éditèrent sur la villa; la pluie les suivit do près; et toute la nuit nous entendîmes, do nos matelas étendus sur le sol, des torrents d’eau tomber au-dessus de nos têtes avec cette abondance qui n'est connue que dans les régions tropicales. Ces violents orages sont rares dans ce pays a cette saison, car les mois do décembre, janvier et février, sont d’ordinaire très secs et ceux oh le ciel reste le plus constamment rein.

14 janvier.—Toute la matinée de ce jour se passa en conversations avec des habitants de la ville venus nous visiter dans notre serai. Dans l'après-midi, nous nous mêmes en route pour aller visiter une autre ville située a trois mules de là. Chemin faisant, nous éprouvâmes un plaisir. Sous le véranda de l'une des maisons d'Hadjipore; un groupe de huit on dix indous écoutait avec un intérêt très marqué la lecture que l'un d'eux faisait a haute voix, et le livre était l'un de nos Traités distribués la veille. Un do nos aides-indigènes nous dit alors qu'en se promenant le matin a travers les rues de la ville, il avait vu déjà plusieurs rassemblements occupés do la même manière. Ainsi notre présence avait fait quelque impression dans la ville. Nous en remerciâmes le Seigneur et lui demandâmes de changer, pour un grand nombre d'Ames, les petites semences en fruits abondants et bénis.

En approchant do Ramjibonpore, nous passâmes près de l'endroit ou les morts de la ville sont brûlés, et femmes très surpris d'y vous ci et là quelques monuments en briques élevés en l'honneur de ceux qui n'étaient plus. Cet usage est très rarement pratiqué par les Indous. Je ne l'avais jamais encore vu que chez les mahométans et sur les rives du Gange, dans les endroits ou s'étaient accomplis des suttées.

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Quant à la ville, nous la trouvâmes, comme saint Paul avait trouvé Athènes, dévote à l'excès et entièrement adonnée a l'idolâtrie. A peu près tine maison sur dix y est consacrée a quelqu'une des innombrables divinités de l'Inde. Arrives sur la place du marché, nous nous séparâmes, et je pris, pour ma part, position sur un petit tertre situé tout auprès du temple principal. Je n'y étais pas depuis cinq minutes, que plus de cinq cents personnes m'entendaient leur annoncer la bonne nouvelle du saint. Je les écouté, je ne dis pas cette fois avec attention, mais avec une avidité dont je n'avais pas encore vu d'exemple. Je n'apercevais de toutes parts que cons tendus, que lèvres entr'ouvertes, que mains levées vers le ciel en signe d’étonnement et d’admiration. C'était véritablement une scène pleine de vie, et j'éprouvai pour mon propre compte que le Seigneur y assistait. Il me donna pour ce moment un pouvoir d'élocution tel qu'il m'était rarement arrivé d'en posséder.

Ma prédication terminée, je voulus distribuer des Traités, mais ne tardai pas a m'apercevoir que la chose était impraticable. Tous se précipitèrent pour en avoir avec une telle impétuosité, qu'il s'ensuivit une scène de désordre inexprimable: on se ruait sur moi; mon habit fut déchiré, et j'aurais probablement fini par être foulé aux pieds, si un respectable brahmine ne s'était avancé pour me protéger. Sun le conseil qu'il m'en donna, je me réfugiai dans mon palanquin et me fils porter hors de la ville; mais pendant plus de deux miles a travers champs, je fus suivi par la foule, qui, do temps en temps, forçait la porte du palanquin et me criait: Des livres! des livres! Il m'en coutait de rester sourd a des désirs si instamment exprimés; mais la prudence m'en faisait une loi, et mes porteurs me disaient que si j'avais le malheur de céder, le palanquin serait inévitablement mis en pièces. Je continuai donc ma retraite, a la grande colère de quelques-uns des poursuivants, qui finirent, avant de regagner la ville, par m'injurier [p.147] et par jeter contre moi des mottes de terre. Ces violences étaient regrettables; mais qu'y faire? je lie les avais pas provoquées, et puis, au fond, elles avaient aussi leur côté encourageant: elles me firent réfléchir aux immenses changements survenus dans les dispositions des indigènes depuis l'époque ou j'étais arrivé dans ce pays, il y a vingt-neuf ans. Alors ces gens ne voulaient pas recevoir, quelquefois pas même toucher un des livres que nous leur offrions, et aujourd'hui un missionnaire se voyait maltraité parce qu’il refusait un livre qu'on lui demandait. Certainement il y a là l'indice d'un progrès bien réel.

Cependant un certain nombre d'Indous me suivaient toujours. Touché de leur persistance, je me dis à moi-même que s'ils franchissaient, après mes porteurs, une rivière guéable sur les bords de laquelle nous arrivions, je les récompenserais chacun par le don d'un Traité. En présence de cet obstacle, la plupart s'arrétèrent et retournèrent sur leurs pas; mais une trentaine environ n'hésitèrent pas un instant. Je les vis se jeter il l'eau, qui leur montait jusqu'a la ceinture, et la traverser bravement aux cris toujours répétés de: Un livre! un livre! En conséquence, des que mon palanquin fut arrivé sur l'autre bord, j'en descendis, et faisant asseoir les postulants sur le sot, je leur donnai a chacun le livre qu'ils réclamaient. Tous, après l'avoir reçu en donnant les marques d'une vive gratitude, me firent un profond salaam, repassèrent paisiblement la rivière et reprirent le chemin de la ville. Un instant après, M. Weitbrecht me rejoignit. Il avait été, dans un quartier différent, traité a peu près de la même manière que moi, et s'était vu force un moment d’armer ses porteurs de bâtons pour défendre son palanquin, sur lequel la foute s'était précipitée.

Sans ces empressements par trop violents, nous aurions pu distribuer a Ramjibonpore de 800 à 1,000 Traités, tandis que nous n'en avions donné qu'environ 200. Pour éviter ces [p.148]
scènes de désordre, nuisibles, dans une certaine mesure, l'effet de nos prédications, nous convînmes d'adopter à l'avenir un autre mode de distribution, a savoir, de ne plus y procéder immédiatement après nos discours, mais d'inviter les auditeurs a venir par petits groupes nous trouver dans notre tente. Excellent arrangement, qui nous permit, non seulement d'obtenir plus d'ordre, mais encore d'apporter plus de discernement dans la répartition des Traite, et d'adresser encore a l'occasion de bonnes paroles a ceux de nos auditeurs qui nous paraissaient les plus favorablement disposes.

15 avril.—En passant, vers midi, dans un petit village, nous y remarquâmes, près de la porte d'une cabane, une idole singulière, que ni M. Weitbrecht ni moi n'avions jamais encore rencontrée dans l'Inde: ce n’était rien moins que le crâne desséché d'une vache. Deux cowries (petits coquillages) y remplaçaient les yeux; to front était peint do rouge et de jaune, et devant elle une feuille de plantain couverte de riz, de fruits et de fleurs, attestait des hommages récents. Aux explications que nous demandâmes, il fut répondu que cette tête, appelée en bengali Go Moondo, était une représentation de la déesse Schasti (la Lucine des Indous). A la naissance d'un enfant, le Go Moondo est place comme nous l'avions vu, et pendant vingt et un jours, la mère lui rend des hommages religieux qui sont un gage de vie et do prospérité pour le nouveau-né. Voilà jusqu'à quel degré d'abaissement le paganisme a réduit ce pauvre peuple! Il en est venu à adorer le crane décharné d'une vache! Que quelqu'un ose dire qu'un pays ou règnent encore do telles croyances n’ait pas besoin d'être illumine des rayons vivifiants de l'Evangile!»

(La suite à une autre livraison.)

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MISSIONS EVANGELIQUES.
INDE BRITANNIQUE.

JOURNAL D’UNE EXCURSION MISSIONNAIRE.

(Suite et fin.)

Superstition.—Entretien avec un pundit.—Discussions avec les brahmines.—Grande découverte d'un docteur indou.—Dieu et les dieux.—Le culte des images.—Un malade.—Le pèlerinage empêché.—Conclusion.

Nous reprenons, a l'endroit ou nous l'avions laissé dans notre dernier numéro, le journal du voyage de MM. Lacroix et Weitbrecht dans quelques districts du Bengale.

«10 janvier.—En entrant a Keerpoy, ville considérable ou se fait un grand commerce de sole et de coton, nos yeux furent frappés d'un spectacle profondément pénible a voir. Au centre de la grande place du marché s'élèvent deux temples, [p.169] consacrés l'un a Vishnou, l'autre à la cruelle déesse Kali. Auprès de ce dernier se trouvait réuni, dans un espace très resserré, tout l'appareil destine a la pratique du tournoiement en l'air*, c'est-a-dire le poteau, le mur de briques très élevé d'ou le fanatique dévot se précipite sur des épines et sur des couteaux, les pouts autels ou les fakirs déposent leurs offrandes avant de se faire percer la langue et les côtés, etc., etc. Non loin de là se trouvait également un pilier couvert des sculptures los plus obscènes. Saisis de dégout a cette vue, nous demandâmes aux brahmines du temple et a quelques autres Indous présents, comment on pouvait, non seulement laisser ces abominables objets sous les regards du public, mais encore les revêtir d'une sorte de caractère religieux. Ils nous répondirent par l'éternelle excuse des Indous, quand il s'agit de défendre leurs plus absurdes ou leurs plus dégoutantes pratiques: C'est la coutume du pays. Un indigène pense avoir tout dit quand il a formulé cette belle et sage réponse.

M. Weitbrecht et l'un de nos aides s'établirent sur la place même et y eurent bientôt chacun un auditoire plein de bonne volonté. Quant a mol, je me dirigeai vers un couvent sanscrit quo j'avais aperçu en arrivant, et avec les habitants duquel je désirais m'entretenir. Mais, au moment de mon arrivée, tous les élèves étaient absents; je ne trouvai quo le pundit ou professeur, occupe a transcrire sur du papier jaune quelque opinion légale de l'un des schasters. Des qu'il m'aperçut, il [p.170] quitta son travail et commanda de m'apporter un siège; après quoi commença entre nous une conversation très animée et qui ne tarda pas à attirer un grand nombre d'auditeurs. Parmi los sujets que nous traitâmes vinrent, entre autres, l'éducation des femmes et le second manage des veuves. Quant au premier, l'opinion du pundit était que los soins du ménage devant rester la principale occupation des femmes et ce qu'on exigeait surtout d'elles, il était parfaitement inutile de leur donner de l'instruction. Je m'efforçai de lui faire comprendre les immenses avantages qui reviendraient, non seulement aux femmes indoues, mais encore a leurs mans, leurs enfants et a la société tout entière, si elles recevaient quelque éducation au lieu d'être, comme elles le sont, vouées des leur naissance a l’ignorance la plus abjecte. Tout en convenant qu'il y avait quelque vérité dans mes paroles, l'Indou sista et mit en avant la difficulté de cette éducation. «Il faudrait, disait-il, la faire faire par des hommes, ce qui, vu la disposition de mes compatriotes des deux sexes, ne pourrait avoir lieu sans qu’il en résultât de déplorables désordres.» Aveu remarquable et qui montre bien à quel degré de dépravation morale l'idolâtrie a fait descendre ce peuple!

Quant au second mariage des veuves, le pundit le condamna de la manière la plus absolue, ce le qualifiant d'acte très répréhensible. Ce fut en vain que j’appelai son attention sur les maux particuliers ou sociaux qu'entraine une pareille prohibition, dans un pays où tant de femmes restent veuves de si bonne heure, et si souvent sans avoir, pour ainsi dire, vécu avec leurs mans. Il me répondit avec une sorte de dureté: «Quo l'état de veuvage produise pour les femmes telles souffrances que l'on voudra, qu'il les conduise même a vivre dans le vice, les coutumes de nos pères no doivent pas pour cela être abandonnées. D’ailleurs, quelque pénible que cette prohibition soit pour les veuves, elles l'ont abondamment méritée comme châtiment des péchés commis par des dans une vie [p.171] antérieure. Cette dernière parole nous conduisit a parler de la métempsycose. Le pundit soutint ce dogme par divers arguments qui ne manquaient pas d'adresse. Je parvins ce pendant a l'embarrasser en lui montrant que cette doctrine de la transmigration des âmes est complètement opposée a la justice, a la sagesse et a l'amour de Dieu, puisque l'individu ramené sur la terre n'a aucun souvenir, ni do sa première vie, ni de ce qu'il a pu faire pendant qu'il en jouissait.

En somme, notre conversation fut des plus intéressantes. Beaucoup de ces pundits indous sont des hommes très intelligents, et il en est de très versa dans l'art de disputer. Malheureusement, ils out souvent recours aux sophismes les plus subtils, et cela très volontairement, parce que leur but n'est pas tant d'établir La vérité que de rester les maitres du champ de bataille. Il y a, sous ce rapport, une grande ressemblance entre eux et les docteurs européens du moyen-âge. Je dois ajouter cependant, a l'honneur de ces pundits, qu'une fois engages dans un débat ils conservent admirablement leur sang-froid, et pourraient, sous ce rapport, donner plus d'une leçon salutaire a quelques-uns do nos disputeurs d'occident.

Avant de quitter mon pundit, je lui laissai un Nouveau Testament qu'il me promit de lire, et comme la nuit était arrivée, je m'en retournai directement a l'endroit ou nous avions dressé notre tente.

l7 janvier.—Chondrokonah.—Cette ville est la plus considérable que nous ayons visitée. On nous assura qu'elle contient 10,000 maisons et environ 40,000 habitants. Décides, pour cette raison, a y passer quelques jours, nous établîmes notre camp prés d'un vieux fort en ruines et dans un très joli site, bien que l'on nous eût prévenus qu'il recevait souvent la visite des léopards et des ours, très nombreux dans les jongles du voisinage.

Ce jour était un jour de fête célébrée en l'honneur de Reegoonath, l'un des ancêtres déifiés du Dieu Ram. En con- [p.172] sequence, une multitude d'Indous des environs affluait à Chondrokonab. C'était pour nous une excellente occasion de prêcher l'Evangile a un grand nombre d'auditeurs. Nous nous postâmes a cet effet sur une espèce de petit tertre que nous trouvâmes dans l'une des rues principales, et j'y eus bientôt pour ma part un auditoire de 8 à 900 Indous qui m'écoutërent avec une attention soutenue. Conformé nient an plan que nous avions adopté, aucune distribution de traités n'eut lieu en plein air, mais un grand nombre do nos auditeurs nous promirent do venir te lendemain en chercher dans notre tente.

Le soir, il y eut une éclipse de lune, a l'occasion de laquelle toutes les conques de la vile furent mises en réquisition. On sait qu'au moyen do ces coquillages, dont le son ressemble a celui de la trompette, les Indous s'efforcent d'effrayer le monstre Rahou qui, dans leur pensée, cause l'éclipse en cherchant a dévorer la lune.

18 janvier.—Les gens de la ville tinrent fidèlement leur promesse. Des to matin, de très bonne heure, nous les vîmes arriver a notre tente par petits groupes de huit ou dix. Cet empressement nous permit de leur adresser de nouvelles exhortations. Dans l'après-midi, la foule s'augmenta an point de nous faire craindre le renouvellement des scènes de désordre qui s'étaient produites ailleurs. Pour y échapper, nous invitâmes ces gens a aller s'asseoir par files a quelque distance de la tente. Ils étaient au nombre d'au moins six cents. Là je leur adressai une pressante allocution sur l'éternelle, sur la loi divine, sur le danger du péché et sur le moyen de saint quo Dieu nous a préparé en Jésus-Christ. Quand j'eus fini, aucun ne bougea, et mes deux collègues, M. Weitbrecht et le catéchiste Pran-Krishno purent encore, sans tasser leur attention, leur faire entendre do sérieuses exhortations.

Quand us eurent fini, un brahmine se leva pour demander quels avantages les Indous pouvaient trouver a embrasser l'Evangile. Il voulait évidemment parier d'avantages temporels. [p.173] Nous lui répondîmes que les bénéfices assures par l'Evangile a ceux que le reçoivent avec sincérité, sont essentiellement spirituels, savoir: la paix de la conscience, un nouveau cœur, la force nécessaire pour vaincre les mauvaises passions, l'assurance de la protection divine, une mort Seine de consolations et la certitude dune vie d'éternelle félicité au-delà de la tombe: toutes choses assurément bien plus précieuses que tous las biens de la terre. Beaucoup de nos auditeurs parurent frappés de ce tableau. Le brahmine lui-même avoua que si tels étaient las fruits du christianisme, on pouvait en effet l'appeler une religion excellente. Néanmoins, il ne s'avoua pas satisfait, et nous dit que pour croire il faudrait qu'il nous vit faire quelque miracle. Je répartis qu'aujourd'hui las prédicateurs de l'Evangile n'avaient pas ce pouvoir, mais que les premiers apôtres l'avaient possédé, et que les récits des prodiges opères par eux étaient entre nos mains; de sorte que s'il voulait les étudier sérieusement, je ne doutais pas qu’ils ne port assent la conviction dans son esprit. J'ajoutai que, du reste, le changement radical que le christianisme opère dans l'âme qui l'accepte, en transformant sa nature do péché et en faisant de l'homme impur un être soumis a la volonté divine, était un miracle permanent dont chacun pouvait, s'il to voulait, éprouver l'efficacité, et qui prouvait merveille seinent la puissance du Dieu des chrétiens pour changer les tigres en agneaux. Sur cette réponse, le brahmine se tut. Il accepta un Nouveau Testament, et toute l'assemblée, gratifiée a son tour do quelques traités, se retira paisiblement dans ses foyers, en s'entretenant de ce qu'elle venait d'entendre.

19 janvier.—A peine le soleil était-il levé, que les gens affluaient déjà autour de notre tente. Parmi eux trouvait un pundit très âge, qu'accompagnaient plusieurs jeunes docteurs du même ordre et quelques personnages de l'aspect le plus respectable. Je reconnus aussitôt cet homme pour m'être entretenu avec lui à Calcutta, quelques années auparavant. [p.174] Voici dans quelles circonstances; elles sont assez étranges pour que je les raconte.

A la suite d'une prédication dans notre chapelle de Chitpore-road, ce brahmine, qui avait assisté au service, était venu me trouver et m'avait dit: «Monsieur, je vois que vous êtes un théologien, et je viens a ce titre vous parler en particulier d'une découverte que j'ai faite relativement à un point très contesté, savoir, l'essence de la divinité. Seulement, si vous pensez devoir la communiquer au public, j'espère que avous voudrez bien no pas vous en approprier l'honneur.» J'avais, comme on peut bien penser, fait très volontiers la promesse réclamée, et le brahmine m'avait alors exposé sa grande découverte. Elle revenait en somme à ceci: «Tout homme intelligent admet que Dieu est l'origme et la source de tout ce qui existe. Chacun reconnait de même que la Lumière a été la première chose créée, et qu'en conséquence ce qui existait avant la lumière doit être l'origine de tout, on, en d'autres termes, Dieu lui-même. Or, avait continue mon docteur, qu'est-ce qui existait avant la Lumière? Les ténèbres. Donc Dieu est ténèbres...» Telle était la grande découverte du pundit, la haute conclusion ou l'avaient conduit ses réflexions et sa sagesse! Quel contraste avec ces paroles de l'Evangile: C'est ici la déclaration que nous avons entendue de lui et que nous vous annonçons, savoir, que Dieu est lumière et qu'il n'y a point en mi de ténèbres (I Jean i, 5); et s'est-il jamais vu confirmation plus frappante de cette autre parole que: Par la sagesse de ce monde le monde n'a point connu Dieu?

Depuis ma première rencontre avec lui, le vieux pundit était devenu très infirme, et ce qu'il me dit cette fois se borna à très peu de chose; mais il n'en mt pas de même des jeunes docteurs qui l'accompagnaient. Plusieurs d'entre eux paraissaient fort intelligents, et ils me firent sur Notre Seigneur Jésus-Christ une foule de questions qui prouvaient qu'ils en [p.175] avalent beaucoup entendu parler. Je leur répondis, autant qu'il me fut possible, dans les termes mêmes de l'Ecriture. Le mystère de «Dieu manifesté en chair» paraissait être pour eu la grande pierre d'achoppement. Après leur avoir dit sur ce sujet ce que l'on dit ordinairement: que Dieu est tout-puissant, qu'il n'y a rien do contradictoire a admettre qu'il ait employé ce moyen de sauver le monde, quand c'était, à vue d'homme, le seul qui pût être efficacement employé dans ce but, j'ajoutai qu'eux-mêmes, en leur qualité d'Indous, avaient moins que personne le droit de repousser ce dogme, puisque leurs schasters ne parlaient pas seulement d'une seule, mais de plusieurs incarnations, et représentaient, entre autres, leur grand dieu Ram comme né dans le sein d'une femme. Ils n'avaient rien à répondre a cette argumentation, et n'insistèrent en conséquence pas plus longtemps sur leurs objections. Les voyant si bien préparés, je leur exposai rapidement les principales doctrines que l'Evangile enseigne, les préceptes qu'il donne, les motifs qu'il met en jeu et les célestes espérances qu'il fait naitre. Ce esquissé a grands traits, parut intéresser vivement tous ces jeunes docteurs, ainsi que la foule qui nous entourait.

Après cela, les pundits nous accablèrent d'une foule de ces questions sur toutes sortes de sujets, que les Indous laissent rarement échapper l'occasion de poser. Ainsi ils vous demandèrent notre opinion sur l'essence et sur les dimensions du soleil; puis si l'on peut croire avec les Européens que la terre tourne autour de cet astre, quand nos sens nous disent précisément le contraire,—puis comment, s'il est vrai, que la terre tourne, il s'était fait qu’un ballon, lance dernièrement à Calcutta, ne fat pas allé, âpres un séjour d'une heure dans les régions aériennes, tomber a cent lieues plus loin que l'endroit d'où il était parti. Ce furent ensuite des questions plus puériles: Sur quels pointe de l'horizon le ciel et l'enfer sont ils situés? Comment les poissons peuvent—ils voir dans une [p.176] eau vaseuse, tandis que l'homme ne le peut passée, etc. Répondre a toutes ces demandes n'était pas notre affaire. Cependant, avec les indous il importe de ne montrer ni dédain, ni indifférence. Nous leur expliquâmes donc ce qui pouvait l'être, en avouant notre insuffisance pour répondre à tout. A la fin, le vieux pundit et son cortège nous quittèrent, en nous exprimant en termes très vifs tout le plaisir qu'ils avaient eu dans notre entrevue, et non sans avoir reçu de nous les traités que nous jugeâmes les plus appropries a leur position. Nous leur remîmes, entre autres, plusieurs exemplaires du Traité de l'indigène Mundy, intitulé: «Le christianisme et l'indouisme compares.»

Dans l'après-midi, beaucoup de gens se rassemblèrent encore autour de notre tente. M. Weitbrecht resta pour les évangéliser, tandis que je m'en allai dans l'intérieur de la vile. Là, un brahmine m'offrit poliment un siège sur le devant de sa maison, et, en très peu de temps, un cercle considérable se forma autour de moi. Les Indous s'assirent par rangées, en laissant les premières places aux brahmines qu'ils paraissaient traiter avec le plus profond respect. L'un de ces derniers m'apprit qu'i était koolin, c'est-à-dire noble. Il appartenait en conséquence a cette classe privilégiée, dont les membres peuvent épouser autant de femmes qu'il leur plait, sans s'inquiéter des moyens de pourvoir a leur entretien ou a celui des enfants issus d'eux, ce soin revenant de droit aux parents des femmes, qui en prennent toute la responsabilité. Celui-ci avait, a ce qu'il m'apprit lui-même, dix femmes toutes vivantes.

Dès que le silence fut établi, j'appelai l'attention de mon auditoire sur la corruption naturelle de l'homme et sur l'envoi miséricordieux de Jésus-Christ pour délivrer le pécheur de cet état de misère. Tous semblaient m'écouter avec un vif intérêt quand tout à coup le brahmine koolin, dont je viens de parler, m'interrompit avec rudesse. C'était pour [p.177] exprimer l'objection panthéistique, si constamment avancée par les Indous, quo Dieu est l'auteur du mal, et qu'en conséquence l'homme n'est pas responsable de ses actions. Supposant, non sans probabilité, que cette opinion régnait généralement dans l'esprit de mes auditeurs, je crus devoir la réfuter avec quelque étendue. J'y employai la méthode que l'expérience m'a appris a regarder comme la plus efficace, parce qu'elle s'adresse surtout an sons moral. Je montrai que la doctrine en question est an plus haut point blasphématoire et renverse, par le fait, tons les attributs moraux de la divinité, et je finis en disant que, quoiqu'il y ait dans l'idée de Dieu et de ses rapports avec l'homme une foule de questions qu'il ne nous appartient ni d’éclaircir, ni même de sonder, il n'en est pas moins vrai qu'un dogme qui, comme celui quo venait d'exprimer le brahmine koolin, fait de Dieu un être impur, insensé, injuste et cruel, ne saurait être véritable. Cette réponse eut, à ma grande joie, un succès complet. L'adversaire garda le silence, et l'auditoire témoigna hautement combien il en était satisfait. Oh! puisse l'Evangile déraciner bientôt du cœur de tons los Indous ce funeste germe de panthéisme, l'une des erreurs qui affermissent le mieux parmi eux l'empire prolongé de Satan!

Je distribuai, surtout parmi les brahmines, un certain nombre de nos humbles publications et focus, en quittant cette intéressante congrégation, les salutations et les remercîments les plus empressés. Ces gens ne tarissaient pas sur le plaisir que leur avait procure cette conversation dans tour propre langue avec un Européen, et sur des sujets qui les avaient si vivement intéressés que ceux sur lesquels j'avais dirigé leur attention.

20 janvier.—En quittant Chondrokonah, nous nous dirigeâmes vers Rhadanogore, ville située a huit milles environ de distance. Arrives là, nous nous séparâmes, et pendant que M. Weitbrecht annonçait la parole à l'entrée de notre tente, [p.178] je pénétrai dans la ville. A la suite d'une prédication, deux de mes auditeurs, d'un aspect très respectable, me firent des objections auxquelles je répondis avec d'autant plus d'empressement qu'elles étaient évidemment le produit d'un désir sérieux d'arriver à la connaissance de la vérité. L'un de ces hommes entreprit de défendre le cuite rendu aux dieux de l'Inde, en avançant qu'ils n'étaient pas le Dieu suprême, mais des divinités d'un ordre inférieur qu'il compara aux officiers par l'entremise desquels un roi fait exécuter ses volontés. Je lui répondis que nulle part les Schasters indous ne représentent les dieux sous ce caractère, et que c'était là de sa part une interprétation toute personnelle et arbitraire;—que d'ailleurs sa comparaison manquait de justesse, parce que Dieu n'est pas un homme faible et borne, comme le roi dont il parlait, mais bien un être tout saint, tout puissant et présent partout, qui n'a pas besoin d'être aide dans l'exécution de ses plans, et que s'il veut, dans des vues miséricordieuses, employer des agents pour le bien de ses créatures (comme il fait en effet des anges), il n'est nullement probable que ces agents puissent être des êtres aussi peu puissants, aussi stupides et surtout aussi dépravés que le sont les dieux du panthéon indou. Cette réponse, fondée toujours sur les propres enseignements des Schasters, parut satisfaire l'auteur de l'objection qui, du moins, ne revint pas a la charge.

Le second de mes interlocuteurs se posa comme le champion du culte des images. Ses arguments, les mêmes chez tous les indous, revenaient à dire qu'il est impossible de se faire une idée de Dieu sans se le représenter sons une forme sensible. Je lui répondis par les arguments ordinaires, en montrant que Dieu étant esprit, il est non seulement impossible de lui assigner aucune ressemblance, mais encore que c'est lui faire injure que de l'essayer, et que toute image, loin de nous aider à acquérir une connaissance plus exacte do sa nature, ne fait au contraire que détourner l'homme de lui, en [p.179] donnant de sa divinité les notions les plus viles et souvent les plus absurdes. Ces raisons parurent contenter l'Indou, qui s'avouant vaincu par son silence, me pria instamment de lui donner un livre. J'accédai avec empressement à ce vœu, et distribuai de plus tout ce qui me restait de traités parmi ceux de mes auditeurs qui savaient lire.

21 janvier.—Laissant notre tente a Radhanogore, dans allâmes passer la journée a Ghatal. Cette ville est très commerçante, et possède une filature de sole très considérable que dirige M. Bleycheuden. Cet Européen nous fit l'accueil le plus aimable. Nous visitâmes une école qu'il soutient de ses propres deniers, prêchâmes l'Evangile dans plusieurs rues et distribuâmes un grand nombre de traités. Le soir, en retournant a Radhanogore, nous fumes très surpris de trouver en route notre catéchiste Pran-Krishno, qui avait quitté Ghatal au moins deux heures avant nous. Il était assis sur le bord du chemin, a côté d'un pauvre pèlerin de Jaggernath que le cholera venait de saisir. Les villageois voisins, craignant que cet homme ne mourût chez eux et qu'ils n'eussent ainsi la peine de l'inhumer, ne lui avaient pas même permis de s'arrêter dans leur village. Pran-Krishno, survenu sur ces entrefaites, leur avait vivement reproché la dureté de leur cœur; puis allant chercher de la paille, il en avait fait un lit au malade, lai avait donné tous les soins possibles, et nous avait attendus sur les lieux, parce qu'il savait que nous avions sur nous quelques remèdes appropriés a ce cas. Nous fîmes a notre tour ce que nous pûmes, et, après quelques paroles do consolation, laissâmes le pauvre patient entre les mains d'un de ses compagnons de pèlerinage qui venait d'arriver, et qui nous promit de prendre soin de lui.—Voilà la différence entre les principes du christianisme et ceux du paganisme. Le premier, comme on le volt dans l'action de Pran-Krishno, produit la miséricorde et la bonté; le second, comme le prouve une fois de plus la conduite des [p.180] habitants de ce village, n'a pour fruits que l'égoïsme le plus grossier et trop souvent que des actes d'impitoyable cruauté.

22 janvier.—Comme nous étions dans la rue principale d'un village, nommé Ranigunge, à attendre nos charrettes, que le mauvais état des chemins avait attardées, j'eus une longue et très intéressante conversation avec un voyageur âgé, qui paraissait éprouver un vif désir de s'instruire sur plusieurs points relatifs notre religion. Le fruit de cet entretien fut que l'Indou renonça a un voyage qu'il avait entrepris pour se rendre a Bénarès, dans l'espoir qu'une visite a cette ville sainte lui vaudrait la protection divine et des droits certains an saint. Ce qui le frappa surtout fut le tableau que je lui fis des avantages qui dérivent de la prière quand elle est sincère et fervente, et l'assurance que par ce moyen il se mettrait, en quelque lieu que ce fut, dans une communion salutaire avec la divinité. C'était justement ce dont il avait besoin, et il reprit le chemin de son village avec joie en m'exprimant une profonde reconnaissance pour tout ce qu'il venait d'entendre. Puisse le grand Dieu, qui avait amené cet homme au moment précis a l'endroit où il pouvait recevoir les paroles de la vie éternelle, lui faire miséricorde et achever dans son âme l'œuvre de grâce qu'il y avait commencée par mon faible ministère!

Je termine ici ces extraits de mon journal. Ils suffiront pour donner une idée de notre voyage. Je ne puis cependant m'empêcher de faire remarquer encore une fois un fait qui nous a frappés a diverses reprises. C'est qu'en plusieurs endroits (comme à Kytie, le 9 janvier) nous avons rencontré des jeunes gens, qui, après avoir été élevés dans nos institutions de Calcutta, sont retournés dans leurs foyers respectifs, en y reportant des vues plus saines, des principes plus fermes, des sentiments plus élevés, et qui, maintenant, répandent autour d'eux tes connaissances qu'ils ont reçues, de manière a éclairer silencieusement leurs compatriotes et a préparer [p.181] ainsi le chemin a l'Evangile. C'est là un fait très réjouissant et bien propre a encourager ceux do nos frères qui se consacrent a l’éducation de la jeunesse indoue.

En somme, l'Inde est un pays tout particulièrement ouvert aux opérations missionnaires. Le Seigneur semble en ce moment le designer lui-même a ses serviteurs comme le champ qui appelle leurs efforts les plus énergiques. Partout où l'Evangile est prêché, des flots d'auditeurs se pressent pour l'entendre. Les Ecritures et les traités sont non seulement reçus, mais recherchés et sollicités avec ardeur. Les écoles chrétiennes de peuvent suffire aux élèves qui se présentent pour les remplir. Le paganisme ne fait a peu prés plus d'opposition, et, d'un autre côté, la protection d'un gouvernement aussi bienveillant que fort assure la liberté la plus complète a quiconque se consacre a l'œuvre de l'évangélisation. Ou existe-t-il, quelque part dans le monde, un champ déjà blanchi pour la moisson, comme l'est celui-ci? Oh! puissent les chrétiens d'Angleterre et d'ai leurs prendre un intérêt de plus en plus vif a l'avancement du règne de Christ dans ce pays! Puissent leurs prières fervent les monter plus fréquentes que jamais vers le trône de la grâce, pour y demander la mine prochaine du royaume de Satan sur une terre qua le Rédempteur semble, des a présent, réclamer d'une manière si puissante comma une portion de son héritage!»

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* Nous se savons comment exprimer autrement ce singulier exercice religieux des fakirs indous, bien connu do tous ceux qui out visité l'Inde ou lu los récits des voyageurs. Il consiste a se faire accrocher par le cou a l'une des extrémités d'une longue pièce de bois fixée par le milieu sur un poteau très élevé, tandis qu'au moyen de cordes attachées a l'autre extrémité, des hommes font tourner la pièce sur son axe, aussi rapidement qu'ils le peuvent et quelquefois fort longtemps. Une grands idée de sainteté est attachée a cet usage aussi absurde que douloureux.